Femme de lettres et de sensibilité musicale.
Jupe écossaise, cabas bleu marine, foulard rouge, elle marche les épaules arrondies par les années. Le menton volontaire, les yeux perçants, Arminée H. Choukassizian fait preuve d'une mémoire extraordinaire. Se souvenant même des titres ou du genre de livres empruntés à la bibliothèque de l'AUB par l'auteur de ces lignes... il y a plus de 15 années!
«Oui, je suis un rat de bibliothèque», dit-elle en éclatant de rire. Aujourd'hui, elle affirme s'y rendre encore au moins trois fois par semaine. «J'ai toujours des recherches à faire», dit-elle comme pour s'excuser. Femme de lettres bardée de diplômes, elle cite Baudelaire, Voltaire et Rimbaud parmi sa liste de poètes préférés. Elle a été la première femme libanaise à obtenir de l'AUB un master en littérature anglaise en février 1966. Diplôme qui a été suivi d'un M.A. en littérature anglaise toujours de l'AUB et d'un masters en philosophie du Queen Mary College, Université de Londres. «Ma thèse et ma dissertation (non achevée) de Ph. D. avaient pour sujet l'œuvre du dramaturge irlandais J.M. Synge.»
Esprit académique, mais aussi artistique puisqu'elle maîtrise les partitions de Chopin du bout de ses doigts déliés. Elle avait six ans lorsqu'elle a commencé à apprivoiser les touches d'ivoire du piano familial. Enfant douée, elle a vite fait de participer à des récitals. Ses professeurs à Beyrouth, Eva Saad et Hasmig Kasparian; à Berlin, Gerlint Bottcher. Puis ce fut la rupture. Pendant 34 ans, elle n'a pas joué en public. Ni sans doute en privé. Les raisons de cet arrêt prolongé? «C'est une bonne question, dit-elle. Je ne sais pas, ou peut-être si, je crois que j'ai décroché, musicalement parlant.» L'an 2000 marque son retour vers la musique. Elle joue pour Elizabeth Sombart, fondatrice et présidente de la fondation Résonnance, dont elle devient membre. «Jouer du piano n'est pas un hobby. C'est un acte d'amour», a-t-elle coutume de dire. Et son enthousiasme, contagieux, transparaît lorsqu'elle s'y met. Arminée a dédié nombre de ses récitals à des causes ou à des associations humanitaires. Elle joue encore pour les «occasions qui me tiennent à cœur». Comme la réunion des Alumni de l'année 1966. Ou lors de la cérémonie in memoriam de Ghassan Tuéni à l'Assembly Hall (AUB) le 23 septembre 2012. Elle y a interprété un prélude de Rachmaninov et une étude de Karl Mayer.
«Femme aux multiples talents, d'une grande sensibilité, une bosseuse, elle mérite le meilleur», témoignent ses amis et proches.
Cette sensibilité à fleur de peau transparaît dans ses poèmes. Son humanité aussi. Une poésie moderne, éloquente, mélodieuse. Pleine d'esprit et parfois enjouée. Les mots coulent puis s'épanchent comme un liquide dans un vase. Elle y ausculte les relations humaines, les villes, son environnement. S'attarde sur les hauts et les bas de la vie, les dualités, le pessimisme et l'optimisme, la joie et la douleur, la richesse et la pauvreté, l'expérience et la jeunesse. Un clochard devant le Ritz londonien, les ruines de Petra, Berlin la magnifique, l'adolescence....
«Ce recueil bilingue constitue ce que j'ai pu sauver d'une plus grande collection qui a disparu», regrette Arminée. Comment explique-t-elle le choix de l'anglais pour certains poèmes et le français pour d'autres? «C'est le choix des expressions, il y en a en français qui expriment mieux ce que je veux dire, idem pour l'anglais.» Et d'ajouter: «L'écriture poétique n'est pas similaire à un pressoir de jus. On n'appuie pas sur un bouton pour obtenir un jus d'orange, puis sur un autre pour avoir du jus de carotte.»
Tenant son Memories and Cities (Dar Nelson), sur sa couverture, la place Tahrir à Bagdad. Où l'on voit de face l'œuvre de Jawad Salim, le Nosb al-Tahrir. «Vous voyez, sur le monument de la Liberté, des hommes arrachent les barreaux d'une cage.»
À ses étudiants en littérature en dernière année d'english studies, la représentante de l'association Lebanese Graduates of British Universities ne cesse de répéter que les deux piliers de sa vie, l'écriture et la lecture, sont des siamois inséparables. À 9 ans, il y a les gamins qui chipent le pot de confiture et il y a Arminée qui dérobait l'encrier de ses parents... Prémonitoire.

