Un poster du président nigérian Goodluck Jonathan. Pius Utomi Ekpei/AFP
En six années d'insurrection, les islamistes de Boko Haram ont mené leur offensive la plus « destructrice » début janvier dans le nord-est du Nigeria, un « crime contre l'humanité » pour Washington, dont l'ampleur est documentée par de saisissantes photos satellites fournies par des ONG.
Ces images vues du ciel des villes de Baga et de Doron Baga, sur les rives du lac Tchad, prises avant et après l'attaque lancée le 3 janvier par Boko Haram, et d'autres également publiées hier par Human Rights Watch (HRW) montrent l'étendue des destructions dans les deux villes. « L'une d'entre elles (a) presque été rayée de la carte en l'espace de quatre jours », explique Amnesty International dans un communiqué. « Les meurtres délibérés de civils et la destruction de leurs biens par Boko Haram constituent des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité, et appellent une enquête en conséquence », estime Amnesty. Des centaines de personnes, « voire plus » selon l'ONG, pourraient avoir péri pendant l'attaque de Baga, un grand carrefour commercial régional, situé dans l'extrême nord-est du pays, de Doron Baga et des villages alentour, alors que le raid sur la zone a duré plusieurs jours. « C'est le massacre atroce d'innocents », a réagi le secrétaire d'État américain John Kerry, de passage hier en Bulgarie.
« Une entité malfaisante »
« Boko Haram continue d'incarner une menace grave, non seulement pour le Nigeria et la région, mais pour l'ensemble de nos valeurs », a commenté le chef de la diplomatie américaine, décrivant le groupe comme « une des entités terroristes les plus malfaisantes et menaçantes, actives aujourd'hui sur la planète ». De son côté, l'armée nigériane, qui a tendance à minimiser les bilans de victimes, a affirmé cette semaine que 150 personnes avaient été tuées, qualifiant de « sensationnalistes » les estimations évoquant 2 000 morts. HRW estime pour sa part impossible de donner un bilan précis pour l'instant, citant un habitant en fuite qui dit que « personne n'est resté sur place pour compter les morts ».
Mais les photos aériennes d'Amnesty, prises à Baga et Doron Baga à cinq jours d'écart – la veille de l'attaque et quatre jours après –, montrent de nombreuses habitations et commerces rasés.
Plus de 3 700 bâtiments ont été endommagés ou détruits : 620 à Baga et 3 100 à Doron Baga, selon un calcul d'Amnesty. Au total, 16 localités ont été brûlées et 20 000 personnes ont dû fuir la région, ont indiqué des responsables locaux. Pour Amnesty, cette attaque est « la plus grande et la plus destructrice » jamais perpétrée par le groupe armé depuis le début de son insurrection en 2009, qui depuis a fait plus de 13 000 morts et 1,5 million de déplacés.
« Il y avait des cadavres partout où je regardais »
D'ailleurs, au fil des récits des survivants, de nouveaux détails émergent sur les atrocités des islamistes.
Un témoin cité par Amnesty, sous le couvert de l'anonymat, décrit une femme enceinte abattue en plein accouchement, en même temps que plusieurs jeunes enfants. « La moitié du bébé (était) sortie et elle est morte dans cette position », raconte le témoin. « Ils ont tué tellement de gens. J'ai peut-être vu 100 personnes tuées à un moment à Baga. J'ai couru dans la brousse. Alors que nous courions, ils mitraillaient et tuaient », décrit un quinquagénaire non identifié. Une autre femme confirme : « Il y avait des cadavres partout où je regardais. » Un homme échappé de Baga après être resté caché trois jours avait ainsi déclaré avoir « marché sur des cadavres » sur cinq kilomètres, dans sa fuite à travers la brousse. Des témoins ont aussi rapporté à Amnesty que 300 femmes avaient été enlevées. Détenues dans une école, les plus âgées, les mères et les enfants ont ensuite été libérées, mais les jeunes femmes seraient toujours captives. Enfin, le président nigérian Goodluck Jonathan a rencontré hier à Maiduguri des survivants de l'attaque à Baga, leur assurant qu'ils pourront bientôt rentrer chez eux, a constaté un journaliste de l'AFP. « Toutes les régions contrôlées par Boko Haram seront bientôt reprises », a-t-il ajouté.

