Défilé Ralph Lauren, janvier 2014. Stan Honda/AFP
Dans les rues de la Ville lumière, capitale de la mode et de la morosité française, le noir chic a cédé devant le noir pratique, devenu l'uniforme. La vision des rames du métro parisien en total look noir est un spectacle qui n'étonne plus que les étrangers. Ou les expatriés rentrant après une longue absence. Comme si le mental des Français déprimés par la crise déteignait sur les standards du chic parisien, chers à Chanel et son iconique petite robe noire, ou Saint Laurent et son smoking fétiche.
D'autres secteurs que la mode sont plongés dans la noirceur, en France. En maquillage, malgré le retour des couleurs régulièrement annoncé, les magazines continuent de vanter «l'ultranoir», le «smoky» ou le «charbonneux». Côté beaux-arts, depuis cet été, les spécialistes décortiquent les différentes textures de «l'outrenoir», vocable forgé par le peintre Pierre Soulages, dont le musée, regroupant quelque 250 de ses œuvres, où le noir domine, vient d'ouvrir à Rodez (Aveyron), sa ville natale.
Rien à voir avec la crise et la dépression, assurent les modeux. Cette «non-couleur» serait tout simplement au-dessus de toutes les autres. Même si elle pèse aussi dans les rues de la capitale en hiver. «Noir, c'est impétueux, c'est une attitude, l'élégance suprême, et la suprême modernité», assure Sophie Lafite, du cabinet de style Promostyl. «Chic, moderne et passe-partout», ajoute le couturier Michel Léger qui tient boutique depuis plusieurs décennies dans le chic 6e arrondissement. Après l'envol de la rigueur zen japonaise dans les années 80-90, la diffusion du noir doit aux rebelles, les «gothiques» et les «bikers», dit le couturier Christian Lacroix. Cette couleur «noie les défauts de coupe», est «garante d'une certaine allure, (...) d'une certaine noblesse», ajoute le créateur, en avouant au passage qu'il a longtemps envié «ceux dont l'image de marque était le minimalisme et le noir» lorsqu'il avait sa propre maison, connue pour... ses couleurs du Sud. «Nous nous compliquions vraiment la tâche en proposant des familles d'imprimés coordonnées à des gammes d'unis», dit-il.
Aujourd'hui, «on ne propose pas grand-chose d'autre que du noir dans les magasins », admet Christian Lacroix. Et l'ensemble du prêt-à-porter est engagé dans un «cercle vicieux » qui conduit à «proposer toujours beaucoup de noir»: «On pense que c'est ce qui va se vendre, puisque ça s'est vendu, et... effectivement ça se vend.» «Cela fait branché, tous les architectes s'habillent en noir. Cette couleur permet à moindre frais d'avoir de l'audace, alors qu'on n'en a pas du tout (...) C'est devenu un uniforme » à Paris, tempère Michel Léger. Claudia N. approuve. En noir de la tête aux pieds dans les jardins du Palais Royal, en plein cœur de Paris. Lorsqu'elle est en Italie, cette réalisatrice de documentaires, franco-italienne, affirme ne « jamais » s'habiller «en noir dans la journée»: «En fait, le noir c'est surtout la couleur de Paris!»
L'historien des couleurs Michel Pastoureau dédramatise: «Aujourd'hui, le noir vestimentaire n'a plus rien d'agressif ni de tabou », écrit-il dans Noir, histoire d'une couleur (Seuil). «Le noir est la teinte qui résiste le plus longtemps à des lavages répétés», ce qui en fait son intérêt actuel, alors qu'au Moyen Âge, les teinturiers ont mis des décennies à fixer cette couleur, de facto réservée à ceux qui pouvaient se la permettre, riches et puissants, politiques ou religieux.
Spécialiste des couleurs, images et symboles, à l'École pratique des hautes études, Michel Pastoureau relève surtout l'importance des locutions d'usage courant qui soulignent la dimension «secrète, interdite, menaçante ou funeste » de la couleur d'une nuit sans lune. La liste est longue: de «mouton noir» à «série noire», en passant par «idée noire», ou «broyer du noir ». Justement. Les Français en broient beaucoup, de noir, ils sont même les «champions du pessimisme collectif», selon Emmanuel Rivière, directeur de l'unité stratégies d'opinion chez TNS Sofrès. «Effectivement, on pourrait prendre la question vestimentaire pour le signe de ce pessimisme», dit-il, en discernant aussi «une nette valorisation de l'élégance et du chic» chez ses concitoyens.
Pour la confiance collective dans l'avenir, les Français sont en dernière position en Europe alors que la crise frappe plus durement d'autres pays, souligne Emmanuel Rivière, en se basant sur une étude réalisée auprès de 2 500 individus en France, Allemagne, Espagne, Italie et au Royaume-Uni, du 13 au 22 octobre 2014.
(Source : AFP)

