«Les Éléments», dix-huit voix féminines et masculines ont chanté a cappella dans un recueillement religieux. Photo Hassan Assal
Dix-huit voix, sept féminines et onze masculines, se sont élevées pour chanter a cappella un bouquet d'œuvres de la Renaissance, de la période baroque mais aussi contemporaines. En une riche polyphonie, alliant en toute subtilité grave caverneux et aigu de cristal, modulation maîtrisée et glapissement inquiétant, sur des textes anciens (Euripide et Hallaj, entre autres) en latin, araméen, arabe, hébreu et grec ancien, les chants ont médusé une salle littéralement envoûtée. Des chants incantatoires, soyeux ou rêches, harmonieux ou délibérément dissonants, convocation ou rejet, qui propulsent l'auditeur sur les rives d'un bassin aux fragrances uniques et au soleil écrasant. Pour des images sonores somptueuses, frémissantes, hérissées où non seulement se déploie le bonheur de vivre, cette dolce vita tant vantée, mais aussi et surtout les histoires sombres, teintées de sang, de haine et de violence.
Histoires tumultueuses des peuples qui ont hanté au cours des siècles ces régions où la mer est un front et un berceau communs. Méditerranée sacrée mais aussi, de feu, de larmes et de dérives, sacrée Méditerranée!
Chant savant et précieux, car témoignage du temps et des revirements houleux, à travers un chœur vêtu de noir, hommage sans doute pour un rituel sacré, où se succèdent les noms de Llibre Vermeil de Monserrat Tomas Luis de Victoria, Salomone Rossi, Carlo Gesualdo (XIVe siècle), Antonio Lotti (XVIIe siècle), Alexandros Markeas (musicien grec encore vivant ) et Zad Moultaka, notre compositeur national, jamais en panne d'inspiration et toujours signant des œuvres de bon aloi.
Psalmodiés, murmurés, scandés, susurrés, répétés, déclamés en tonalités drues, retenues, ondulantes, basiques ou emphatiques, ces chants, inflexions et reflets d'un cri, d'une respiration haletante, d'une imprécation, d'un anathème, d'un sifflement ou d'un bourdonnement, attestent des multiples paysages (vocaux et humains, avec le savoureux mélange des langues qui sont par elles-mêmes une musicalité incomparable) d'une région entre rocaille et broussaille. Avec un constant appel au large, au rêve, à l'évasion, aux intermittences du cœur, dans ses passions les plus véhémentes et les plus sanguinaires, au paganisme, à la foi chrétienne, aux dernières paroles du Christ sur la croix.
C'est dire que cette prospection vocale n'est ici que voilette, lorgnette, tremplin et déploiement pour parler de la traversée humaine dans tous ses tours, atours et retours. Un théâtre fabuleux, une reconstitution historique dont l'âme et l'essence sont la voix humaine dans tout son humble dénuement et sa sidérante puissance.


Juste une précision, pour les lecteurs curieux: le "Llibre Vermeil de Montserrat" est une oeuvre anonyme du XIVeme siècle, alors que le reste de la liste est formé de noms de compositeurs...
14 h 38, le 04 décembre 2014