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Moyen Orient et Monde - Interview

Abdou Diouf à « L’OLJ » : La valeur économique de la langue française illustre son utilité

Pour le secrétaire général de l'OIF, la diversité culturelle et le dialogue des civilisations cesseront de n'être qu'un slogan lorsqu'on aura enfin compris que nous n'avons pas d'autre choix que de vivre ensemble.

Abdou Diouf. Jacques Demarthon / AFP

De Dakar à Paris, en passant par Beyrouth, Abdou Diouf n'a plus besoin d'être présenté. Son charisme exceptionnel, sa culture remarquable, son énergie débordante ou son étonnante mémoire font de ce personnage une référence non seulement pour son pays natal, le Sénégal, où il a été président de 1981 à 2000, mais aussi au sein de la grande famille francophone, en tant que secrétaire général de la Francophonie depuis 2002. Du haut de ses 79 ans et de ses 2 mètres, Abdou Diouf n'a pas perdu de son acuité ou de sa vivacité. L'OIF a voulu l'honorer en organisant ce XVe Sommet de la francophonie à Dakar pour clore son troisième mandat en beauté. À cette occasion, M. Diouf a bien voulu répondre aux questions de « L'Orient-Le Jour ».

Depuis votre prise de fonctions comme secrétaire général de la Francophonie en 2002, l'organisation a accédé à une certaine maturité tant du point de vue politique qu'économique, dépassant le cadre purement culturel ou d'instrument de politique extérieur de la France. Comment a eu lieu cette transformation et quelles en sont les causes ?
D'abord, je vous rappelle que dès l'origine, la francophonie s'est impliquée dans bien d'autres domaines que la langue et la culture ; ensuite, je pense que ses pays membres ont toujours veillé à ce qu'elle soit bien « la francophonie de tous » et non un « instrument de politique extérieure de la France ». Enfin, je crois tout simplement que dès le Sommet de Hanoi, qui a créé l'OIF et le poste de secrétaire général, les pays membres ont préparé la mise au clair des stratégies et des objectifs de la francophonie. C'est ce qui nous a conduits à l'adoption du Cadre stratégique décennal de Ouagadougou en 2004 puis à la définition des différentes stratégies sectorielles.
Les pays membres ont ainsi répondu aux défis de la mondialisation ; ils ont travaillé à construire une communauté spécifique et originale, et, grâce à cela, des acteurs tels que le Conseil des droits de l'homme, l'Unesco ou le G20 sont attentifs aux contributions et aux réflexions francophones. En matière politique, le renforcement des actions de l'organisation est dû à un triple facteur : d'abord l'adoption des déclarations de Bamako (2000) et de Saint-Boniface (2006) qui constituent le socle juridique de notre engagement dans ce domaine. Ensuite, l'engagement des États à nous faire confiance et à nous confier des actions toujours plus nombreuses et complexes. Enfin, tout ceci ne serait pas possible sans l'expertise que nos équipes ont développée au fil des années, en lien notamment avec les réseaux institutionnels qui apportent une véritable plus-value à nos actions et nous distinguent d'un grand nombre d'autres acteurs en matière politique.

 

(Lire aussi : Et pourquoi pas un Libanais à la tête de la Francophonie ?)

 

Il y a quelques années, un observateur affirmait que l'avenir de la francophonie, c'est la Chine, estimant que le français sera le moyen de communication des Chinois pour pénétrer le marché africain. Avec le dernier rapport de l'OIF qui confirme l'avancée de la francophonie en Afrique, comment voyez-vous le futur de la langue de Molière dans le monde ? Sa notoriété reposera-t-elle uniquement sur son rôle d'instrument économique ou bien sur les valeurs qu'elle véhicule ?
L'enseignement de la langue française en Chine connaît effectivement une forte croissance, comme le montre une étude parue dans La langue française dans le monde 2014 (éd. Nathan), le rapport quadriennal de notre Observatoire de la langue française. Les étudiants chinois sont animés par le désir de poursuivre leurs études dans un pays francophone, mais aussi par la volonté de pouvoir travailler dans des pays affichant de bons taux de croissance économique, comme c'est le cas de plusieurs pays francophones d'Afrique. De ce point de vue, la valeur économique de la langue française, encore trop souvent ignorée, constitue une illustration de son utilité. Ainsi, on a démontré que le partage de la langue française entre deux pays dans lesquels cette langue est répandue permettait d'accroître leurs échanges mutuels de 22 % en moyenne !
Par ailleurs, de très nombreux marchés sont directement liés à l'usage et à la connaissance des langues dont la « valeur », au sens économique du terme, croît au rythme de leurs locuteurs : les industries culturelles en général et les marchés de l'audiovisuel et des médias en particulier, mais aussi toutes les industries qui reposent sur la production et l'échange de savoirs, d'informations et de données. La langue française est appelée à y jouer un rôle croissant, ne serait-ce que par la progression prévisible du nombre de francophones, et, bien sûr, si les entreprises des pays de cet espace prennent enfin conscience de ce potentiel unique.

 

(Repère : La francophonie dans le monde : dates et chiffres clés)

 

La francophonie joue un rôle prépondérant dans le dialogue des cultures et des religions. Avec la montée de l'extrémisme religieux au Moyen-Orient et en Afrique, d'une part, et l'extrémisme nationaliste en Europe, d'autre part, que peut faire l'OIF selon vous ?
Ce que nous faisons déjà depuis plusieurs années : plaider la cause du dialogue des cultures et des religions. Dans ce domaine, la Conférence internationale sur le dialogue des cultures et des religions, que nous avons organisée avec l'Isesco et l'Unesco en octobre 2013 à Fès, a constitué un moment fort : nous avons réuni des représentants de toutes les religions et de différents continents, avec des réalités parfois difficiles. Je pense notamment à ces femmes maliennes qui ont courageusement témoigné de ce qu'elles avaient vécu lorsque les jihadistes occupaient une partie du Mali. À l'issue de la conférence, nous avons lancé l'Appel de Fès.
Lors de l'audience que j'ai eue avec Sa Sainteté le pape François en septembre dernier à Rome, je lui ai notamment présenté les conclusions et les résultats de cette conférence. Vous savez, j'ai l'habitude de dire que la diversité culturelle et le dialogue des civilisations cesseront de n'être qu'un slogan lorsqu'on aura enfin compris que nous n'avons pas d'autre choix que de vivre ensemble, de résoudre ensemble des problèmes qui transcendent les frontières de l'État-nation et de décider tous ensemble de notre avenir commun. Les événements des dernières années et des derniers mois montrent à quel point le dialogue entre les cultures et les religions est un des paramètres les plus importants pour assurer une stabilité de la planète. Sans un dialogue soutenu et sans une compréhension de l'autre, la planète est condamnée à d'incessants affrontements. Car la diversité culturelle, comme la diversité religieuse, est source d'équilibre, de compréhension et donc de richesse, condition sine qua non pour assurer la paix et la sécurité du monde.
Un tel dialogue est d'autant plus important et salvateur qu'il se fonde sur l'égalité entre les nations et les peuples, et qu'il implique tolérance, démocratie, citoyenneté pleine et justice sociale.

 

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De Dakar à Paris, en passant par Beyrouth, Abdou Diouf n'a plus besoin d'être présenté. Son charisme exceptionnel, sa culture remarquable, son énergie débordante ou son étonnante mémoire font de ce personnage une référence non seulement pour son pays natal, le Sénégal, où il a été président de 1981 à 2000, mais aussi au sein de la grande famille francophone, en tant que...

commentaires (3)

Bien dit, Abdou ! C'est tout à fait vrai, comme ça s'était passé avant avec l'anglais....

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

14 h 57, le 29 novembre 2014

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Commentaires (3)

  • Bien dit, Abdou ! C'est tout à fait vrai, comme ça s'était passé avant avec l'anglais....

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    14 h 57, le 29 novembre 2014

  • A-T-IL DIT "VALEUR ÉCONOMIQUE" ? PLUTÔT DE VALEUR CULTURELLE IL FAUT PARLER !

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    13 h 39, le 29 novembre 2014

  • Si le seul fait de parler francais pouvait eviter des chaos et construire des ponts entre les francophones , ca se serait su . Je ne reviendrai pas sur le fait que pour un francophone obtenir un visa pour la patrie de Moliere releve du parcours du combattant . Si on commencait deja par la ?

    FRIK-A-FRAK

    10 h 59, le 29 novembre 2014

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