Dès 16h00, les habitants d’al-Arish s’empressent de rentrer chez eux, les soldats multipliant les tirs de sommation à l’approche du couvre-feu qui s’étire de 17h00 à 7h00 du matin. Photo AFP
Tirs de sommation à longueur de journée, couvre-feu de 14 heures, pénurie d'essence, téléphone et Internet coupés, menaces de décapitation : dans le nord du Sinaï égyptien, les habitants sont exaspérés de faire les frais de la « guerre contre le terrorisme ».
Depuis que l'armée a destitué le président islamiste élu Mohammad Morsi en juillet 2013, le nouveau pouvoir réprime ses partisans dans le sang et des groupes d'insurgés islamistes basés dans le Sinaï multiplient les attaques meurtrières contre les forces de l'ordre, en représailles selon eux. Le nord de la péninsule désertique du Sinaï, frontalière avec Israël et la bande de Gaza, est en effet le théâtre d'attentats meurtriers quasi quotidiens visant la police et l'armée, laquelle réplique depuis un an par une vaste offensive, assurant tuer et capturer chaque jour des dizaines de « terroristes ». Nombre d'habitants se disent excédés et certains n'hésitent pas à se dire victimes d'une forme de « punition collective ».
À al-Arish, 170 000 âmes et chef-lieu du Nord-Sinaï, on en vient volontiers à questionner la stratégie des militaires. Dans ce port de la Méditerranée, où un état d'urgence et un couvre-feu drastique sont en vigueur depuis fin octobre, les coups de feu résonnant jour et nuit ne surprennent plus personne. Les soldats tirent dans l'air à tout bout de champ, même lorsqu'il s'agit de mettre fin à une altercation entre deux conducteurs... Des barrages de sécurité ont été érigés partout et les blindés de l'armée et de la police circulent à toute allure à toute heure. Près des installations des forces de sécurité, sacs de sable et fils barbelés bloquent les routes. C'est dans la banlieue d'al-Arish, le 24 octobre, qu'un attentat-suicide suivi d'une attaque commando ont tué 30 soldats dans un campement pourtant protégé par des blindés. Ansar Beït al-Maqdess, principal groupe d'insurgés islamistes du Sinaï, qui vient de faire allégeance aux jihadistes de l'État islamique (EI), a revendiqué l'attaque. Et les habitants, pris entre le marteau et l'enclume, ne cachaient pas leur colère il y a quelques jours après que la police a fait exploser une voiture piégée dans un quartier commerçant du centre-ville, faisant au moins dix blessés. Quatre heures après que des résidents eurent appelé pour signaler un véhicule suspect. « Pourquoi ont-ils attendu tout ce temps ? Pourquoi n'ont-ils pas désamorcé la bombe ou déplacé la voiture avant de la faire exploser ? » s'indigne Wael. « S'ils sont incapables de nous protéger, pourquoi sont-ils venus ? Qu'ils partent et laissent la population se débrouiller avec les terroristes », lâche-t-il. Un commerçant qui a connu l'occupation d'al-Arish et du Sinaï par Israël entre 1967 et 1979, ose pour sa part une comparaison hasardeuse et amère. « Lorsqu'ils veulent abattre quelqu'un, les Israéliens ont recours à des frappes chirurgicales sans même toucher ceux assis à côté », affirme le septuagénaire. « Pourquoi l'armée égyptienne n'utilise-t-elle pas les mêmes méthodes ? »
Décapitations
Au bout du compte, même lorsqu'elle n'en discute pas le bien-fondé, une partie de la population estime que la « guerre contre le terrorisme » est synonyme de contraintes et brimades supplémentaires. Les réseaux de télécommunications sont coupés toute la journée, les files d'attente devant les stations-service s'allongent, parfois sur 4 km, en raison d'une pénurie de carburants. Et dès 16 h 00, les habitants s'empressent de rentrer chez eux, les soldats multipliant les tirs de sommation à l'approche du couvre-feu qui s'étire de 17h00 à 7h00 du matin. Près de l'autoroute menant à la ville, théâtre de plusieurs attentats, des centaines d'hectares d'oliviers ont été rasés, l'armée étant convaincue que les jihadistes se cachent dans ces plantations. « Ces arbres abattus, ça me brise le cœur, mais quand je vois les gens mourir à la télévision, je me dis que tout est permis tant que moi et ma famille sommes sains et saufs », souffle un agriculteur. Et les civils ne sont pas les seuls à vivre dans l'angoisse. Les chefs de la sécurité restreignent leurs déplacements et « installent leurs lits dans leurs bureaux », confie un responsable de l'administration locale sous le couvert de l'anonymat.
Mais à al-Arish, la terreur est également instillée par les jihadistes : les habitants sont peu enclins à coopérer ouvertement avec l'armée après la mise en ligne de vidéos mettant en scène la décapitation par Ansar Beït al-Maqdess de plusieurs civils accusés d'être des « informateurs »...
Mona SALEM/AFP

