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Moyen Orient et Monde

Ebola et inégalités

19/11/2014

La crise Ebola nous rappelle une fois de plus cette nature à double tranchant que revêt la mondialisation. Les aspects positifs – tels que les principes de justice sociale et d'égalité des sexes – ne sont pas les seuls à traverser les frontières plus facilement que jamais auparavant ; c'est également le cas de problématiques défavorables, telles que l'évolution environnementale ou encore la maladie.
Cette crise nous rappelle également l'importance de la gouvernance et de la société civile. Nous ne faisons pas appel au secteur privé lorsqu'il s'agit d'endiguer la propagation d'une maladie telle qu'Ebola. Nous nous tournons davantage vers des institutions – CDC américains (Centers for Disease Control and Prevention), Organisation mondiale de la santé (OMS), ainsi que Médecins sans frontières (MSF), association remarquable de médecins et infirmiers risquant leur vie pour sauver celle des populations les plus défavorisées de la planète. Même les plus fervents partisans de la droite, souvent désireux de démanteler un certain nombre d'institutions publiques, se tournent vers de telles institutions lorsqu'il s'agit de faire face à une crise comme Ebola. Si les gouvernements ne se montrent pas toujours à la hauteur dans l'appréhension de telles crises, l'une des raisons pour lesquelles ils trahissent parfois nos espoirs réside précisément en ce que nous sous-finançons les agences concernées, aux niveaux national et global.
Un certain nombre d'autres enseignements peuvent être tirés de l'épisode d'Ebola. L'une des raisons pour lesquelles la maladie s'est propagée aussi rapidement au Liberia et en Sierra Leone réside dans le fait qu'il s'agit dans les deux cas d'États ravagés par la guerre, au sein desquels une grande partie de la population souffre de malnutrition et ne bénéficie que d'un système de santé dévasté.
Par ailleurs, bien que le secteur privé joue effectivement ici un rôle essentiel – dans l'élaboration de vaccins –, il est peu incité à déployer des ressources dans la lutte contre des maladies affectant les individus défavorisés ou les États les plus pauvres. C'est seulement lorsque les pays développés se trouvent menacés qu'apparaît la motivation nécessaire pour investir dans des vaccins contre des maladies telles qu'Ebola. Il ne s'agit pas ici de formuler une critique à l'encontre du secteur privé ; après tout, les sociétés pharmaceutiques ne sont pas dans les affaires de bonté de cœur, et les rendements sont faibles lorsqu'il est question de prévenir ou de guérir les maladies des populations pauvres. La crise d'Ebola soulève davantage la question de notre tendance à compter sur le secteur privé pour accomplir des tâches pour lesquelles les gouvernements se révèlent pourtant plus efficaces. En effet, il apparaît aujourd'hui qu'à condition de financements publics plus élevés, un vaccin contre Ebola aurait pu être élaboré il y a déjà plusieurs années.
Les échecs de l'Amérique à cet égard suscitent une attention particulière – à tel point que certains États africains gèrent les voyageurs en provenance des États-Unis selon des précautions spécifiques. En fin de compte, cela reflète tout simplement une difficulté plus fondamentale : en grande partie privé, le système de santé américain est aujourd'hui en échec. Du côté de ses atouts, l'Amérique abrite certes quelques-uns des plus grands hôpitaux, des meilleures universités de recherche et des centres médicaux les plus avancés de la planète. En revanche, lorsque l'on sait que les États-Unis dépensent davantage par habitant et en pourcentage de leur PIB en direction de la santé que n'importe quel autre pays au monde, leurs résultats en matière de santé apparaissent véritablement décevants. Au jour de leur naissance, l'espérance de vie des Américains de sexe masculin se place en dessous de 17 autres pays à revenu élevé – inférieure de près de quatre ans de celle observée en Suisse, en Australie et au Japon. Cette espérance de vie apparaît ici en avant-dernière position pour les femmes, inférieure de plus de cinq ans à celle observée au Japon. Plusieurs autres mesures de la santé aux États-Unis se révèlent également décevantes, les données indiquant une dégradation des perspectives de santé chez les Américains au fil de leurs années d'existence. En outre, et depuis au moins trente ans, la situation ne cesse de s'aggraver.
Ce retard de la santé en Amérique s'explique par de nombreux facteurs, dans le cadre de leçons susceptibles d'éclairer également d'autres pays. Pour commencer, l'accès à la médecine revêt une importance essentielle. Les États-Unis comptant parmi les rares pays développés à ne pas reconnaître cet accès comme un droit fondamental de l'homme, et dépendant beaucoup plus que les autres du secteur privé, rien de surprenant à ce que beaucoup d'Américains ne bénéficient pas des soins dont ils auraient besoin. Bien que la loi sur la protection du patient et les soins abordables (Obamacare) ait amélioré la situation, l'assurance-maladie a encore beaucoup de chemin à accomplir, la quasi-moitié des 50 États américains refusant d'étendre le Medicaid, programme de financement de la santé destiné aux Américains les plus pauvres.
Par ailleurs, l'Amérique enregistre l'un des taux de pauvreté de l'enfance parmi les plus élevés des pays développés (aspect qui apparaissait encore plus nettement avant que les mesures d'austérité n'aggravent considérablement la pauvreté dans plusieurs États européens), sachant que le manque de nutrition adaptée et de soins de santé pendant l'enfance a des incidences tout au long de la vie de l'individu. Pendant ce temps, la législation américaine sur les armes contribue au taux de décès violents le plus élevé des pays développés, tandis que la dépendance du pays à l'égard de l'automobile alimente un nombre important de morts sur les routes.
Les inégalités considérables que présente l'Amérique constituent également un facteur essentiel dans le retard du pays en matière de santé, et d'autant plus en combinaison avec les aspects précédemment mentionnés. Étant donné toujours plus de pauvreté, de précarité dès l'enfance, d'individus privés d'accès à la santé, à un logement décent et à l'éducation, et compte tenu d'un nombre croissant d'individus confrontés à une insécurité alimentaire (consommant bien souvent des aliments peu coûteux, qui contribuent à l'obésité), il n'est pas surprenant que les résultats de l'Amérique en matière de santé soient aussi mauvais.
Le fait est que ces résultats en matière de santé se révèlent également inférieurs en Amérique qu'ailleurs même chez les individus bénéficiant d'une assurance-santé et de revenus plus élevés. Peut-être cet aspect est-il ici encore lié à l'importance des inégalités par rapport aux autres pays développés. Nous savons en effet combien le stress peut affecter l'état de santé d'un individu. Ceux qui s'efforcent d'escalader l'échelle de la réussite ont conscience des conséquences d'un échec éventuel. Or, aux États-Unis, les barreaux de l'échelle sont plus espacés qu'en d'autres régions du monde, et la distance plus importante entre le sommet et la base. Ceci provoque davantage d'anxiété, ce qui se traduit par une santé affectée.
La bonne santé d'un individu est une bénédiction. Mais la manière dont les États structurent leur système de santé – de même que leur société – peut engendrer une différence considérable en termes de résultats. L'Amérique et le monde entier payent aujourd'hui le lourd tribut d'une dépendance excessive à l'égard des forces du marché, ainsi que d'un manque d'attention à l'égard de valeurs plus larges telles que l'égalité et la justice sociale.

Traduit de l'anglais par Martin Morel
©Project Syndicate, 2014.

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