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Culture

Ibrahim Maalouf, la trompette comme vecteur de création

Rencontre-dialogue

Tel pourrait être le maître mot du concert qu'Ibrahim Maalouf a donné, dans le cadre de la soirée de clôture du 41e Nancy Jazz Pulsations. Un échange de près de deux heures avec ses musiciens et les spectateurs.

OLJ
27/10/2014

Depuis son dernier passage aux NJP en 2013, Ibrahim Maalouf a remporté une récompense aux Victoires de la musique et le Grand Prix de la Sacem. Il confie que ce dernier « est encore tout frais ». « Je ne sais pas quelle bonne ou mauvaise conséquence il peut avoir. Par contre ce que je peux assurer, c'est que les Victoires de la musique, en jazz, les deux fois où je les ai reçues, personne n'a relayé l'information. Ni les médias ni l'AFP. Les Victoires du jazz sont passées complètement inaperçues et c'est vraiment dommage. En revanche, le jour où nous avons reçu une Victoire pour le meilleur album musiques du monde, on a joué devant 3,2 millions de personnes. (...) C'est grâce à ça qu'une partie du grand public m'a découvert (...), qu'on est disque d'or avec l'album Illusions », ajoute-t-il.
Malgré sa Victoire de la musique, la première en 29 ans d'existence à récompenser un album purement instrumental, il ne sait pas s'il est « la personne la mieux placée pour dire où en est le jazz et ce qu'il faut faire pour le sauver. Mais j'ai l'impression que le jazz est en train de passer par une période assez compliquée, assez complexe. Si on ne fait rien, il risque de subir le même sort que la musique classique, c'est-à-dire de ne plus être populaire, à part peut-être pour certaines musiques de film. Ce qui peut éventuellement l'aider à rester vivant, c'est de se renouveler à travers les mélanges, à travers des initiatives un peu téméraires, quelquefois risquées, comme nous sommes quelques-uns à en prendre par amour de la musique et du jazz. Peut-être que si cela se multiplie, le jazz continuera à évoluer avec son temps et ne restera pas figé dans une époque. (...) Actuellement, c'est l'Orient qui a une forte influence sur le jazz (...) On est quand même très nombreux maintenant, par amour pour cette musique, à essayer de la métisser avec nos origines, nos influences, nos envies ».
Après ce moment décisif de sa carrière, Ibrahim Maalouf évoque ses débuts : « J'ai choisi la trompette presque par défaut. Mon père étant trompettiste, dès que j'ai commencé à dire que je voudrais prendre des cours, j'en ai eu tous les jours, c'était très sérieux (...) Ce que j'ai laissé de côté pendant toutes ces années, c'est que depuis que je suis tout petit j'invente des musiques tout le temps. Quand j'allais sur le piano de ma mère, j'inventais des trucs. C'était peut-être bidon, mais au fur et à mesure c'est devenu ma manière de m'exprimer, mon langage personnel, l'unique mode d'expression dans lequel je me sentais confortable. Avec le temps, j'ai développé cela parallèlement, mais sans trop le montrer. Un jour, j'ai fait écouter cela à des gens qui m'ont dit d'en faire quelque chose. C'est devenu mon premier album (...). Quand j'y pense, je me dis qu'en fait je suis quelqu'un qui invente, qui compose des choses dans son coin. Finalement j'utilise la trompette comme vecteur de création et pour donner des concerts. (...) Au final, ce qui me plaît, c'est de composer des morceaux, de voir mes musiciens s'éclater en faisant des solos sur mes morceaux, sur mes grilles, sur mes mélodies, c'est cela qui m'éclate sur scène. Prendre la trompette et, à un moment donné, m'exprimer, dire des choses, évidemment ça me plaît aussi. Mais je crois que la part de composition me fait éclater encore plus. »
À propos de son langage personnel, Ibrahim Maalouf précise : « Dans la musique, il y a cette volonté de communiquer des choses et il y a une forme de spiritualité parce qu'on n'utilise pas les mots. Si on utilise le corps, les couleurs, d'autres formes de langage que les mots, on n'est plus dans la littérature, on est dans la spiritualité. C'est ce point commun qui nous rapproche tous les uns des autres. C'est pour ça que la musique et l'art en général fonctionnent comme ça : par communion. »
C'est tout sourire que l'artiste acquiesce à l'affirmation que son œuvre a un côté mystique. D'ailleurs, à la demande du festival de Saint-Denis, il a mis en musique des textes en latin de la mystique rhénane Hildegarde de Bingen et revient sur cette expérience : « J'ai pris des textes que je ne connaissais pas, d'une poétesse, artiste qui est devenue sainte (...), qui a complètement chamboulé mon regard sur la femme, la modernité et le féminisme. Aujourd'hui, il y a un mouvement assez féministe disant que la femme, pendant des siècles, a été brimée. Mais en fait, en replongeant dans les textes de Hildegarde, on se dit qu'elle était vachement plus féministe que ce qui existe aujourd'hui, que ce soit dans son art, dans ses poésies, ses peintures, ses musiques, ses liturgies. Elle m'a fasciné et j'ai pris un malin plaisir à mettre en musique ses textes on ne peut plus féministes, provocateurs même. Le tout chanté par des enfants, chose assez incroyable, dans une cathédrale (...) Il y avait plein de cuivres aussi, quelques percussions et moi. C'était hyperexcitant à faire, j'ai vraiment adoré. »
À ce moment précis, on ne peut s'empêcher de penser à un roman de son oncle Amin Maalouf. Le premier siècle après Béatrice raconte l'épopée d'un homme passionnément attaché à la féminité du monde. Comme l'académicien est aussi l'auteur de plusieurs livrets d'opéra, mis en musique par la compositrice finlandaise Kaija Saariaho, Ibrahim Maalouf envisage-t-il une collaboration pour mettre en musique un éventuel prochain livret ? Il avoue ne pas y avoir pensé, mais peut-être qu'un jour il le lui proposera.

Propos recueillis par Victor SALICETI et Michel MAY (Nancy)

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