Le président Petro Porochenko a annoncé à Marioupol la libération de centaines de personnes capturées par les insurgés, hier. Handout/AFP
L'Union européenne a convoqué hier soir une réunion extraordinaire des ambassadeurs des 28 États membres, approuvant une nouvelle série de sanctions contre la Russie accusée d'ingérence en Ukraine, tout en discutant également de la façon dont ces sanctions pourraient être levées si la trêve signée vendredi dernier à Minsk était durable. L'Union européenne a toutefois précisé que la mise en application des sanctions allait prendre quelques jours pour donner du temps à Moscou de poursuivre ses efforts de paix. « En tenant compte de la situation sur le terrain, l'UE est prête à revoir les sanctions approuvées dans leur totalité ou partiellement », a ainsi déclaré le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, à l'issue de la réunion d'urgence.
De son côté, le Kremlin dément toute ingérence et menace de réagir si l'UE applique de nouvelles sanctions au moment où l'économie russe frôle la récession. Le Premier ministre russe Dmitri Medvedev a averti hier que la Russie pourrait, par exemple, interdire aux compagnies aériennes occidentales le survol de son territoire pour les liaisons entre l'Europe et l'Asie, entraînant pour celles-ci de lourds surcoûts.
Parallèlement, le président russe Vladimir Poutine et son homologue ukrainien Petro Porochenko se sont mis d'accord hier au cours d'un entretien téléphonique pour poursuivre le dialogue en vue de mettre un terme au conflit dans l'est de l'Ukraine, a annoncé le Kremlin. Au cours de l'entretien, les deux dirigeants ont discuté « des actions pour faciliter un règlement pacifique de la situation dans le sud-est de l'Ukraine » et « le dialogue va se poursuivre », a déclaré le service de presse du Kremlin dans un communiqué publié hier, sans plus de détails. Un porte-parole de M. Porochenko a précisé à l'AFP que le président ukrainien avait parlé à son homologue russe alors qu'il faisait une visite symbolique à Marioupol, cité portuaire dans l'est de l'Ukraine.
Porochenko à Marioupol
Vêtu de l'uniforme militaire, le président pro-européen a annoncé dans cette dernière grande ville encore sous contrôle ukrainien dans l'Est la libération de centaines de personnes capturées par les insurgés, signe selon lui du « bon fonctionnement » de l'accord scellé vendredi dernier à Minsk avec les séparatistes, en dépit des « dix à douze cas » quotidiens de violations du cessez-le-feu. Il n'a pas précisé si cette libération intervenait dans le cadre d'un échange de prisonniers convenu dans le « protocole » de cessez-le-feu. En soirée, une source au sein du gouvernement ukrainien, clarifiant des chiffres fournis par le président Porochenko, a indiqué que les rebelles prorusses ont libéré près de 650 personnes capturées au cours des cinq mois de conflit. Le dirigeant ukrainien avait indiqué que Kiev « avait réussi à libérer 1 200 personnes » depuis la signature de l'accord. Une source proche du président a précisé à l'AFP que M. Porochenko se référait au nombre total de personnes capturées par les rebelles lors du conflit avec l'armée.
Affirmant impossible de sortir victorieux du conflit « par les seuls moyens militaires », puisque « plus on augmente la pression, plus il y a de troupes russes sur notre territoire », M. Porochenko a en outre de nouveau exhorté à un retrait rapide des troupes russes. « Si l'on veut le moyen le plus rapide pour obtenir la paix et la stabilité, c'est très simple : retrait des troupes étrangères et fermeture de la frontière (...). Je pense que l'initiative de paix nous rapproche de ce résultat », a ajouté M. Porochenko, avant d'ajouter : « Ceci est notre terre ukrainienne, nous ne la donnerons à personne. »
Ces derniers jours et en dépit du cessez-le-feu, des combats ont éclaté en plusieurs points proches de Marioupol entre insurgés et forces ukrainiennes qui ont repoussé les attaques, selon l'armée. Une femme a été tuée par des tirs dans la nuit de samedi à dimanche et trois personnes ont été blessées. Interrogé par l'AFP hier, le commandant d'un checkpoint à la sortie est de la ville a indiqué, sous couvert d'anonymat, que « des missiles Grad sont tombés ici pendant la nuit. À deux kilomètres d'ici il y a eu des combats rapprochés ». « Nous renforçons le checkpoint », a-t-il ajouté, tandis que trois bulldozers renforçaient apparemment les tranchées de défense. Les habitants, eux, luttaient contre le stress. « Des calmants : c'est avec ça que nous tenons », affirme à l'AFP Vera, une retraitée. « Tout le monde ici vit dans le stress comme moi. Qu'ils (les séparatistes) aillent au diable ! »
Victoire pour Poutine ?
En attendant plus de stabilité, l'accord de cessez-le-feu signé vendredi dernier constitue une victoire – au moins temporaire – pour Vladimir Poutine mais aussi un moindre mal pour l'Ukraine, épuisée militairement et financièrement par les combats, selon des analystes. « Avec l'aide de la Russie, les prorusses ont obtenu une supériorité militaire qui se transforme aujourd'hui en supériorité politique. C'était l'objectif de Poutine depuis le début : avoir des leviers lui permettant de dicter à l'Ukraine ses conditions, non seulement pour ce qui est de l'est du pays mais pour toute sa politique », estimait ainsi la politologue Maria Lipman. Pour Stanislav Belkovski, de l'Institut de la stratégie nationale, « Poutine a gagné, il a obtenu que (le président Petro) Porochenko négocie avec la "République de Donetsk" et la "République de Lougansk" », les deux régions séparatistes.
Mais si à Moscou, les experts penchent pour une victoire de Poutine, les avis sont différents à Kiev où l'accord de Minsk est vu comme un moindre mal et une possibilité de reconstituer ses forces à défaut d'être un succès. Pour Volodimir Fessenko, « Kiev a tout intérêt à voir le cessez-le-feu se prolonger, l'alternative ne pouvant être qu'une agression russe d'ampleur avec le risque de voir le conflit toucher d'autres régions ». « Il nous faut maintenant du temps pour réarmer les forces ukrainiennes », a écrit dimanche dernier sur son blog Iouri Loutsenko, conseiller du président Porochenko. Laissant clairement entendre que l'option militaire était toujours à l'ordre du jour, il s'est engagé à reprendre le contrôle des bastions séparatistes de Donetsk et de Lougansk « quand nous aurons une armée et une économie fortes ».

