Moyen Orient et Monde

Les fruits pourris de la non-polarité ?

Le point
09/09/2014

Nous sommes en l'an de grâce 1946. La Seconde Guerre mondiale n'est pas encore un lointain souvenir qu'elle est de nos jours. Au contraire, la grande confrontation entre le Bien et le Mal (le monde libre contre le nazisme) n'a fait que changer d'adversaires. Le 5 mars, dans la minuscule localité de Fulton, État du Missouri (7 000 âmes), Winston Churchill prononce un discours qui fera date. Le vieux lion affirme : « From Stettin in the Baltic to Trieste in the Adriatic, an iron curtain has descended across the Continent. » Un rideau de fer : le mot est lâché. Bernard Baruch, financier et politique américain, s'appropriera la formule un an plus tard, dans une allocution prononcée devant la Chambre des représentants de la Caroline du Sud, suivi bien plus tard par l'ancien ambassadeur US à Moscou, George Kennan. La confrontation États-Unis et alliés vs l'Union soviétique et ses fidèles vassaux durera un peu moins d'un demi-siècle et sera marquée par d'innombrables duels aux quatre coins du globe. Elle prendra fin avec l'élection de Mikhaïl Gorbatchev au poste de secrétaire général du Parti communiste de ce qui ne sera plus, peu de temps après, que la défunte URSS, après le double bang de la glasnost (transparence) et de la perestroïka (réorientation), avec les lourdes conséquences des deux théories pour le bloc de l'Est, la chute du mur de Berlin n'étant pas la moins notable.


Dans la foulée, on aura eu droit à de multiples concessions faites à Washington, à la fin de la doctrine Brejnev interdisant aux pays satellites de l'Europe de l'Est de renoncer à la protection du Big Brother, à la réduction unilatérale des effectifs militaires, au retrait de l'Armée rouge d'Afghanistan, à la chute l'un après l'autre des régimes dictatoriaux mis en place dans la sphère d'influence soviétique...
Pourquoi ce bref rappel? Parce que notre pauvre monde est passé, en un temps vertigineusement court, de la bipolarité – dans le sens politico-militaire et non pas médical du terme – à la mono (ou uni) polarité. En attendant l'a-polarité ? Il y a tout lieu de croire que la Maison-Blanche semble avoir opté pour cette dernière formule, au vu des louvoiements dans la ligne de conduite de Barack Obama. Et les éditorialistes de s'en donner à cœur joie, moquant la velléité présidentielle, quand les dessinateurs le campent dans la position du penseur de Rodin face aux crises mondiales. Les républicains sont les seuls à parler, un peu hâtivement et pour des raisons purement électoralistes, de désengagement.. Mieux vaut peut-être évoquer des engagements sélectifs, limités dans le temps et les objectifs.


Prenez le cas de Daech, cette nouvelle « pain in the neck », comme l'on dit en langage poli. Dans les sphères du pouvoir, on commence déjà, à peine entamés les bombardements aériens et les attentats aux drones contre les chefs du mouvement, à parler d'un délai de trois ans avant de proclamer accomplie la tâche impartie aux forces US. « Nous allons réduire progressivement les capacités de l'ennemi, limiter le territoire qu'il contrôle, enfin le vaincre », a affirmé le chef de l'État dans le cadre de la célèbre émission dominicale « Meet the Press » diffusée sur la chaîne NBC. Il est évident que, pour être accomplie, une telle feuille de route aura besoin de plusieurs années, ce qui signifie qu'il faudra passer le flambeau au prochain président.
John Kerry a été plus catégorique encore. « Nous sommes en mesure de détruire l'État islamique, a-t-il dit devant le Conseil de l'Otan réuni la semaine dernière au pays de Galles. Cela prendra le temps qu'il faudra, mais en définitive, l'objectif sera atteint. » La machine étatique américaine s'est déjà mise en branle : le secrétaire d'État va entamer dans les prochaines heures une tournée proche-orientale pour accélérer la mise sur pied de la coalition anti-Daech. Chuck Hagel, son collègue à la Défense, doit se rendre en Turquie pour tenter d'enrôler ce pays dans une alliance qui compte déjà neuf membres. Tout cela, qu'on se le dise, est valable pour l'Irak, la Syrie n'étant pas incluse dans le vaste champ d'opération qui commence seulement à prendre forme.


Depuis la mi-août, rappellent ces temps-ci les cassandres, l'EI contrôle des pans de territoire suffisamment grands pour abriter son califat, dispose de revenus quotidiens de l'ordre d'un million de dollars, provenant essentiellement du pétrole, d'un réservoir humain qui semble intarissable, d'une réputation de sauvagerie qui terrifie les populations et d'une habileté manœuvrière qui lui a permis de phagocyter el-Qaëda et, au passage, quelques autres groupes de moindre envergure. Pas mal pour une organisation inconnue il y a un an, ayant su tirer profit de la « non-polarité » américaine, ainsi que l'écrivait en 2008 Richard Haas, alors président du Conseil des relations extérieures. Tout cela, nous dit-on maintenant, appartient au passé. On ne demande qu'à le croire.

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