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Le mal-être de la jeunesse libanaise : une émancipation manquée

« L’hystérie et l’adolescence face à l’angoisse de l’émancipation »

08/09/2014

La fermentation des idées, la frénésie des lettres, le doigt d'honneur à l'autorité patriarcale, qui avaient préludé au mouvement de mai 68, n'ont jamais atteint la société libanaise. Les esprits jeunes libanais n'ont pas encore mené le combat pour leur bonheur individuel. L'on assiste même, depuis la fin de la résistance culturelle contre l'occupation syrienne, à un déclin de l'engagement, du raisonnement, voire de l'observation. Quels ingrédients manquent-ils pour insuffler la force de la lutte, de l'acharnement, à une jeunesse se complaisant dans des cadres où elle se meurt lentement ?


Cette question induit un exercice particulier, avec le psychanalyste Chawki Azouri, celui « d'imaginer un nouveau Mai 68, au Liban ou ailleurs ». Il faut savoir déjà que ce mouvement n'a jamais plus été reproduit dans une quelconque société. Mais il a peut-être été ébauché par le soulèvement du 14 mars 2005. Il aurait même pu éclore, n'était « la récupération politique » à laquelle les 68ards avaient su, pour leur part, résister. Mais l'importance du 14 mars, toujours vivant dans la mémoire collective, reste « la prise de conscience » qui en a été le déclencheur. Il s'agit plus précisément de ce « passage de la horde primitive à l'État », que le psychanalyste avait relevé déjà le 16 février 2005, lors des obsèques populaires de l'ancien Premier ministre Rafic Hariri. « Cet assassinat a été l'ingrédient qui a mobilisé alors, à titre individuel, le citoyen, tous les Libanais, âges et religions confondus », rappelle le Dr Azouri. Cette prise de conscience a permis aux Libanais de se mobiliser indépendamment de tout appel des partis politiques. Mais l'individu n'a pas tardé à être de nouveau phagocyté par le système politique et toutes les formes de « replis identitaires sur l'appartenance politique ».


Aujourd'hui, c'est vers une prise de conscience similaire qu'il faudrait tendre, pour une action révolutionnaire, sinon subversive, des jeunes. « Cette jeunesse dorée, bronzée, qui sirote son champagne au bord de la piscine, est disposée à s'engager dans tout mouvement de masse qui se déclencherait à nouveau », relève-t-il d'abord. Néanmoins, ces jeunes sont incapables d'initiatives de contestation de l'ordre établi. Engluée dans « l'ennui », la jeunesse libanaise a perdu « son audace et son imagination ». Or avant d'obtenir l'émancipation « il faut d'abord la rêver ». Ce qui renforce l'enlisement est l'absence d'un ennemi commun identifié.
Pourtant, il existe des ennemis, sinon des obstacles, identifiables. Ils peuvent être cernés par une évaluation de l'état hystérique au Liban. « Il faut savoir que l'esprit de lutte hystérique est le ferment des subversions sociales », explique Chawki Azouri, revenant sur les études de François Perrier, disciple de Jacques Lacan. « Avec l'émancipation de la femme, l'hystérie est sortie d'une passivité acceptant le règne du mari, à une forme active de lutte sociale, ajoute-t-il. Ce passage de l'hystérie passive à l'hystérie active ne s'est pas effectué dans nos sociétés. Orientées non seulement vers le mariage, mais vers la maternité, les femmes manifestent une hystérie passive, qui prend une forme psychosomatique. À défaut, par exemple, d'exprimer à son mari l'accablement qu'il lui cause, une femme souffrirait d'un mal de dos », précise-t-il.
Il faut savoir que « l'hystérique porte l'étendard de la lutte féminine à une échelle individuelle ».


Lorsque l'on sait que « la contestation hystérique est aggravée par une société qui rejette la jouissance », ce rejet devient l'ennemi à éradiquer. L'hystérie devient une arme de combat pour la jouissance.
Il existe en outre un autre point d'émancipation fondamental : donner la parole aux jeunes. De nombreux jeunes interviewés (voir par ailleurs) ont exprimé une impossibilité de se faire écouter en politique. « Le potentiel subversif le plus grand étant celui des adolescents, il est crucial de les amener à utiliser ce potentiel dans une œuvre capable de subversion et de bouleversement », explique Chawki Azouri.
Que les horizons politiques soient cloisonnés ne saurait justifier « la servitude volontaire » des jeunes, relève-t-il, reprenant le titre d'Étienne de La Boétie, auteur du Discours de la servitude volontaire.
Or, « les jeunes préfèrent la servitude volontaire à leur liberté, ils préfèrent ne pas penser par eux-mêmes, la pensée autonome étant le plus difficile à atteindre », ajoute-t-il, citant ensuite Nietzche, dans Ainsi parlait Zarathoustra : « On ne rend jamais son dû à son maitre quand on en reste toujours et seulement l'élève. »


La jeunesse libanaise est victime « d'un chantage à l'amour ». Un exemple en est la mère qui menace son enfant de ne plus l'aimer s'il n'a pas de bons résultats à l'école, ou encore les accusations d'ingratitude lancées à l'enfant, appuyées du refrain des sacrifices des parents. L'angoisse naît de la chaîne consolidée par ce chantage. « Pour parvenir à sortir de cette chaîne, l'enfant a besoin d'un idéal. Or deux systèmes l'encadrent à la base : le système archaïque du surmoi, et celui du délit et de la sanction. L'idéal du moi, forgé par l'enfant, placé face à ces deux systèmes, affronte une problématique plus élaborée : la honte, celle de ne pas mécontenter le père. » C'est cette chaîne que les jeunes Libanais peinent à briser.


La première étape de l'émancipation est celle de « la soumission par souci de conformité au désir de l'Autre : le père, l'enseignant, le cheikh ou le prêtre... Mais à force de soumission, l'individu vient à se demander ce qu'il veut réellement ». Le choix de la non-soumission est celui de la rébellion. Ce chemin, typique de l'adolescent, continue de porter une référence à l'Autre. Ce chemin n'aboutit à la souveraineté lucide de l'esprit que lorsque l'individu parviendra à « demeurer fidèle à cette référence, tout en se constituant une pensée propre, susceptible de l'ébranler ou pas ».


Mais ce qui complique encore plus ce processus, à l'heure de la révolution numérique, est « l'absence d'idéaux dans le monde ». Hormis le carpe diem, leitmotiv de la Toile, et qui reste « insuffisant », selon Chawki Azouri.
Cette absence d'idéaux expliquerait peut-être l'état d'abattement des jeunes Libanais cosmopolites, dont l'aisance de vie ne leur fournit aucun signe de liberté.

 

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