Depuis le départ de Maurice Hindié bien des années se sont écoulées. Il avait fui le Liban chassé par notre sale guerre civile. Beaucoup de personnes subirent la même infortune. Pour certains une brutale perturbation de leur vie en a été la conséquence. N'ayant suivi que de loin celle de Maurice Hindié en France, je ne puis affirmer que ce fut le cas pour lui. Ou si, au contraire, dans sa nouvelle terre d'exil, elle fut la continuation d'une brillante carrière marquée par des projets aussi importants que ceux qu'il avait réalisés au Liban. Comme par exemple le ministère de la Défense nationale et celui des Finances pour l'État libanais, l'hôtel Hollyday Inn, la Moscow Narodny Bank, et surtout des habitations privées et des chalets en site de neige qui démontrèrent son étonnante inventivité.
À cette époque, des architectes, pas très nombreux il faut le dire, à l'instar de Maurice Hindié, prônaient les mêmes nouvelles idées et s'inspiraient des mêmes modèles, mondiaux plutôt que locaux. Ils se distinguèrent par l'originalité de leurs œuvres et marquèrent d'un sceau spécial l'architecture au Liban qui s'était développée après la Seconde Guerre mondiale. On la définit aujourd'hui comme étant le constituant principal du patrimoine d'architecture moderne de notre pays.
L'oubli, l'éloignement, les bouleversements politiques ayant accompli leur triste besogne, la récente disparition de Maurice Hindié a affecté quelques rares personnes restées au Liban. Elles se souviennent aujourd'hui combien elles le tenaient en haute estime.
Maurice Hindié me dépassait de quelques années. Pour moi il était le maître. J'étais le disciple. Il m'étonnait autant par son talent d'architecte que par son goût pour la bonne cuisine, l'élégance vestimentaire, celle du prince de Galles en particulier qu'il m'avait forcé à adopter, les belles voitures et les beaux objets. Venant d'Alep, la ville du raffinement, il avait une classe qui ne me laissait pas indifférent. Certains soutiennent que cette catégorie de personnes, par leur style de vie, n'apportent rien qui vaille à la formation des jeunes architectes. Je n'étais pas de cet avis. S'il était resté au Liban il aurait continué à m'impressionner.
Maurice Hindié nous a quittés. Pour de bon cette fois-ci. Le chagrin se supporte si on se souvient de sa chaleureuse personnalité.

