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Liban

Avancée de Daech en Irak : quelles répercussions au Liban ?

Sécurité

Des experts insistent sur l'ampleur régionale de cet événement et craignent un réveil de groupes islamistes locaux. Même si la menace ne semble pas imminente.

12/06/2014

La nouvelle a pris le monde de court : le puissant groupe islamiste Daech (État islamique de l'Irak et du levant, EIIL) a pris le contrôle de larges secteurs en Irak, notamment dans la province de Salaheddine. Il s'était emparé plus tôt de Mossoul et de sa province Ninive. Ce développement fait craindre des répercussions sur les pays de la région, notamment le Liban. Plusieurs experts libanais livrent leur lecture des événements.

Mona Fayad, vice-présidente du mouvement du Renouveau démocratique, écrivaine et professeure universitaire, estime que « cette expansion rapide de Daech est le résultat de la politique de Nouri al-Maliki durant deux mandats, avec sa mauvaise gestion des affaires de son pays et la persécution des sunnites, qui a poussé les populations à accueillir ces groupes islamistes dans leurs régions ».

Pour le père Fadi Daou, fondateur de l'association Adyan, « Daech, qui n'agit pas seul mais avec d'autres groupes islamistes, a été encouragé par ses victoires récentes au nord-est de la Syrie ». « S'ils prennent la province d'Anbar, cela signifie qu'ils auront le contrôle de toutes les régions frontalières avec la Syrie, dit-il. D'un autre côté, c'est aussi une façon de faire pression sur Damas. »
Et d'ajouter : « Pour moi, c'est une réaction aux résultats des dernières élections irakiennes qui ont ramené Nouri al-Maliki au pouvoir. Les sunnites se soustraient ainsi à son influence. C'est trop tôt pour se prononcer, mais cela ressemble à une délimitation de frontières. »

Pour Ahmad Ayoubi, expert en mouvements islamistes, « ce développement sur le terrain a été favorisé par le recul, probablement volontaire, de l'armée irakienne de villes comme Falloujah, favorisant ainsi la prise de contrôle par Daech ». « Les combats qui se sont déroulés avec l'armée n'ont pas été tranchés, ajoute-t-il. C'est une façon de livrer les zones sunnites à un groupe extrémiste et d'assimiler les sunnites irakiens à des terroristes, ce qui est faux et sert le projet iranien. Contrairement à ce que l'on peut croire, Maliki n'est pas favorable au projet d'unité de l'Irak. Son vrai projet est celui du morcellement de la région en zones contrôlées par des minorités, qui se font la guerre. Comment expliquer, sinon, qu'on laisse si facilement Daech contrôler des régions riches en pétrole, que ce soit en Irak ou en Syrie ? Ou encore les combats fratricides entre Daech et des composantes d'el-Qaëda en Syrie ? »

 

(Lire aussi: Pendant que Zawahiri se cache, Baghdadi poursuit son ascension)

 

Mona Fayad rappelle pour sa part que Maliki a contribué volontairement à ce développement en libérant les détenus de Daech des prisons pour les envoyer combattre en Syrie. « D'ailleurs partout, d'Irak en Iran en passant par le régime en Syrie, on pense pouvoir utiliser ces islamistes comme une carte, ajoute-t-elle. Or, c'est une épée à double tranchant, ces gens-là n'ont pas de limites et vont se retourner contre ceux qui croient les contrôler. »

Le journaliste Moustapha Fahs livre sa propre lecture du phénomène. « Je vois plusieurs raisons à ce développement sur le terrain en Irak, dit-il. D'une part, un facteur régional : cette zone contrôlée par Daech est frontalière avec la Syrie, il y a beaucoup de relations sociales et tribales entre les populations. D'autre part, le gouvernement de Maliki a longtemps entretenu ce sentiment de persécution chez les populations sunnites. Jusque-là, on ne sait pas quels groupes sont en activité sur le terrain, mais il est plausible que Daech soit appuyé par les baassistes et les anciens combattants de l'armée de Saddam Hussein, et jouisse d'une popularité dans cette région. D'un autre côté, l'armée irakienne est très peu préparée aux combats, notamment les combats de rue. Les combattants islamistes ont découvert les faiblesses de l'armée lors de la bataille de Falloujah. »

« Une lutte sunnito-chiite ouverte »
Les experts interrogés craignent que la lutte sunnito-chiite soit désormais ouverte en Irak, et que les répercussions gagnent d'autres pays de la région, notamment le Liban. Tous redoutent plus ou moins le réveil de certaines cellules extrémistes au Liban, liées à Daech. « Je ne crois pas qu'il y aura un impact direct sur la sécurité du pays, dit le père Fadi Daou. Mais il est évident que cela redonnera du moral à certains groupes islamistes extrémistes en raison de ce qu'ils considéreront sans nul doute comme un grand succès. Je ne vois pas, en revanche, une incidence sur l'équilibre des forces entre les parties politiques à ce stade. Peut-être que si Daech remporte la bataille à Anbar, ce sera une autre affaire... » Il cite « le message très important lancé par le patriarche chaldéen Louis Sako, pour la formation d'un gouvernement d'union nationale » en Irak, qui sonne comme un désaveu de la politique de Maliki.

Moustapha Fahs est nettement plus inquiet d'une contagion. « Daech en Irak n'a pas commis les mêmes erreurs qu'en Syrie, le groupe s'est assuré un appui populaire plus important, ce qui le rend d'autant plus redoutable, estime-t-il. Le plus grave, c'est que Daech et Maliki ont tous deux besoin de ce conflit sunnito-chiite pour maintenir leurs positions. Or, la rue peut échapper à tout contrôle. Nous avons ouvert grandes les portes du conflit sunnito-chiite qui pourrait embraser d'autres pays, dont le Liban. Je crois qu'à ce stade, seuls les États-Unis peuvent encore limiter l'avancée des extrémismes, les pays de la région étant liés par de nombreuses contraintes. Mais le feront-ils ? »

Pour Ahmad el-Ayoubi, « ce qui freine l'éclatement d'un tel conflit au Liban, c'est que le Hezbollah a baissé sa pression sur le courant du Futur, qui représente la rue sunnite modérée, car il s'est rendu compte que dans le cas contraire il se retrouvera face aux extrémismes ». « Actuellement, nous sommes dans une période d'attente de ce qui va se passer en Irak et en Syrie, poursuit-il. Mais cela n'écarte pas les craintes concernant des cellules de Daech au Liban, formées de combattants qui ont participé aux batailles dans les autres pays. On peut craindre aussi que des milliers, parmi le million et demi de réfugiés syriens, soient des sympathisants de Daech. »

Interrogé sur les risques, il répond : « S'il y a un effritement supplémentaire au sein des autorités libanaises, si le vide présidentiel se poursuit, si la lutte entre le Futur et le Hezbollah reprend, cela ouvrira la voie aux extrémismes. À savoir qu'un des slogans brandis par des combattants extrémistes en Irak lors de la libération de détenus était celui-là : "Nous viendrons vous libérer à Roumieh", en référence aux islamistes détenus dans la plus grande prison du Liban. »

« Au Liban, le Hezbollah et tout le camp de la Moumanaa pourraient profiter de ce développement pour faire pression sur les autres factions du pays et leur demander des concessions au niveau des différents dossiers politiques et sociaux, sous prétexte du grand danger qui guette, souligne pour sa part Mona Fayad. Une implication plus importante du Hezbollah dans les conflits régionaux n'est pas à exclure. »

 

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Sabbagha Antoine

Nous viendrons vous libérer à Roumieh , un slogan qui fait craindre le pire pour un Liban si fragile .

ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

Mais la véritable interrogation est ; et that is the question : Avancée de Daech.... en SYRIE : quelles répercussions au Liban ? Yâ harâm, yâ ce hézébbb allâhlà(h) !

Pierre Hadjigeorgiou

Il n'y a plus de place a d'autres concessions envers le Hezbollah, mais bien au contraire, c'est lui qui se doit d'en faire et très vite. Autrement, il aura a en supporter toutes les conséquences qui seront très graves pour les Sunnites comme pour les Chiites. Dans tous les cas cet équilibre qui se crée ne peut être que bénéfique pour le Liban car tant que les deux extrêmes islamistes se tapent dessus, tous les autres ont le temps de vivre et préparer le future sans eux. Ils finiront bien par s’arrêter un jour faute de combattants, alors la nous aurons enfin la paix! Si le Hezbollah veut franchement voir le Liban sortir de sa misère, il lui faut voter Geagea et il sera surpris des résultats. Ni Aoun ni aucun autre candidat ne puis protéger le pays mieux que lui. Nous ne voulons plus de consensus sur les candidats mais sur les lois, les règles et la constitution. a partir de la le Pays ira mieux. La balle est dans leur camps.

Jihad Mouracadeh

Je vois au contraire des developpements positifs au Liban
C est bien l inquietude de Hezbollah face aux attentats des extremistes qui a pousse clui ci a s entendre avec le pouvoir sunnite modere pour former le gouvernement et la montee en puissance de Daech va pousser a sanctuariser le Liban et partant a s entendre au plus vite a un candidat de compromis

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