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Diaspora

Un mariage au Liban réunit trois générations d’émigrés

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L'histoire des émigrés libanais est riche en va-et-vient entre les pays de l'émigration et la mère patrie. Voici la saga de familles unies par le mariage de leur descendance.

17/02/2014

Le Liban est connu depuis tous temps pour sa saga de l'émigration. « Sans émigration, nous ne pourrions pas vivre, disait Michel Chiha, mais si l'émigration devenait trop importante, nous pourrions en mourir. » L'histoire des familles qui va suivre, et le mariage d'un jeune couple en 2013, en est une preuve vivante.
En 1901, Abdo Bichara Ghosn, originaire de Sarba, partit du Mont-Liban pour la ville de Providence, État de Rhode Island aux États-Unis, à la recherche de jours meilleurs. Il travailla comme colporteur et rencontra des Libanais dont sa future épouse, Milia Abouchabki, également originaire de Sarba. En 1910, le jeune couple entend parler d'une nouvelle ville au Brésil, dans la province de l'Amazonie, appelée à l'époque Porto Velho (Vieux Port), à la lisière du fleuve Madeira. C'est là qu'une entreprise nord-américaine de chemin de fer était en train de s'implanter pour construire un couloir ferroviaire pour l'exportation du caoutchouc du Brésil et de la Bolivie vers les États-Unis et l'Europe. Abdo et Mila partirent s'y installer, travaillèrent dans le commerce et eurent huit enfants : Najib, Bichara, Tamar, Omar, José, Altimar, Jorge et Clotide. Notons que Porto Velho est aujourd'hui la capitale de l'État de Rondônia.
En 1928, Abdo et son épouse décidèrent d'envoyer leur fille Tamar, âgée de dix ans, au Liban, pour vivre avec leurs parents et étudier la langue arabe. Tamar arrive à Sarba avec le passeport brésilien, fait des études puis rencontre son cousin maternel, Tofik Sfeir, qui avait émigré à Utica, ville dans l'État de New York, aux États-Unis, où il était propriétaire d'une station d'essence. Ils se marièrent et partirent ainsi s'installer dans cette ville.
Le nom Utica est associé au site archéologique d'Utique, en Tunisie, ancienne cité portuaire fondée par les Phéniciens. Des registres mentionnent qu'en 1885, des prêtres maronites du Mont-Liban avaient effectué une mission religieuse à Utica, aux États-Unis. Le père Michael Khouri, de Zahlé, écrit un article dans le journal The Utica Saturday Globe, le 7 avril 1900, estimant que cent Syro-Libanais vivent à Utica.
Dix ans plus tard, la communauté libanaise compte à elle seule 600 émigrants, et le journal The Utica Daily Press, publie le 10 mai 1910 des nouvelles de l'église maronite Saint Louis Gonzaga à Utica. La ville comptait deux autres églises orientales, l'église Saint-Basile des grecs-melkites catholiques et l'église Saint-Georges des syriens-orthodoxes. Tofik participait à la vie de l'église en tant que diacre, en raison de sa belle voix. Il eut avec Tamar trois enfants, George, John et Amelia, qui grandirent dans une maison qui était un pont de rencontre des parents et des amis venus du Liban et du Brésil.

Les Karam au Mexique
D'autre part, également au début du XXe siècle, le jeune couple Yusef et Miriam Karam, originaires de Kartaba, Mont-Liban, émigrèrent au Mexique, dans la ville portuaire de Veracruz qui accueillait alors une grand partie des émigrés libanais qui avaient choisi ce pays au XIXe siècle. Yusef et son épouse travaillèrent dans le commerce, comme colporteurs, et neuf ans plus tard, Yusef quitta le Mexique pour les États-Unis, à Utica. Sa femme le rejoignit plus tard et c'est là qu'il eurent leur fils unique, Maron Karam, né en 1920. Maron, pour être fils d'émigrants du Mexique, était appelé "ibn mexiqué" (fils de Mexicain). Sa mère Miriam lui parlait et lui chantait en espagnol et son père l'emmenait travailler avec lui comme colporteur. Mais Yusef, ne s'habituant pas à la vie aux États-Unis, décida de retourner seul à Kartaba, au Liban. Sa femme était restée aux États-Unis avec son fils Maron. À Utica, les familles Karam et Sfeir se connaissaient bien. Maron Karam épousa Amelia Sfeir en 1969 et ils eurent quatre enfants : Mary, Thérèse, Joseph et John.
Le plus jeune d'entre eux, John Tofik Karam, né en 1973, décida de suivre le chemin académique et partit d'Utica au Brésil en 1991 dans le cadre d'un programme d'échange avec le Collège Rio Branco à São Paulo, profitant de son séjour pour visiter notamment sa proche famille à Porto Velho.
De retour aux États-Unis, John entra à l'Université de Rochester où il obtint en 1996 un diplôme en anthropologie et en études latino-américaines, puis s'intéressa à l'étude des communautés arabes en Amérique latine. À partir des conversations avec sa famille entre le Brésil, le Mexique, les États-Unis et le Liban, John prépara son doctorat en anthropologie, qu'il décrocha en 2004 de l'Université de Syracuse. Sa thèse était intitulée « Another Arabesque: Syrian-Lebanese Ethnicity in Neoliberal Brazil ». La thèse, dédiée à ses ancêtres, fut publiée aux États-Unis (Philadelphia: Temple University Press, 2007), puis traduite en portugais (« Um outroarabesco » - Editora Martins, São Paulo 2009) et en arabe « Zakhrafah 'arabiyya min naw'akhar » (Centre des études de l'Union arabe, Beyrouth 2012).
John Tofik Karam est actuellement professeur à l'Université De Paul, au département des études latines et d'Amérique latine, à Chicago aux États-Unis. Il a visité le Liban en 1997, 2001, 2012 et 2013, étant entré en contact avec le Centre des études et cultures de l'Amérique latine (Cecal) à l'Université Saint-Esprit de Kaslik (USEK). Il a entre autres participé au colloque sur « La présence libanaise dans le monde », à l'USEK en 2012.
Comme l'histoire se répète, tout comme sa grand-mère Tamar venue du Brésil au Liban en 1928, John a rencontré l'âme sœur à Ghabat, un petit village proche de Kartaba. Il s'est uni à Joséphine el-Karkafi en 2013 à l'église du patriarcat maronite de Bkerké. Le patriarche Béchara Raï a célébré leur union en présence de parents venus des États-Unis et du Brésil. John vit actuellement avec son épouse à Chicago, en espérant pouvoir trouver un jour un travail académique au Liban.

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