Antonio Seguí posant devant une de ses toiles exposées à Beyrouth.
«Le terme sculpture ne convient pas vraiment je trouve. Je préfère les appeler des profils ou encore des reliefs», assure l'artiste parlant de ses œuvres en acier corten quasi bidimensionnelles tellement elles sont plates. De forme, cela s'entend ! Car une œuvre d'Antonio Seguí, qu'elle soit picturale ou autre, n'est jamais plate, mais serait plutôt qualifiable de piquante, d'expressive, de haute en couleur... Et ce ne sont pas les «profils» en acier découpé de personnages sortis de ses toiles et agrandis qu'il présente – parallèlement à une quinzaine de ses toutes dernières toiles – à la galerie beyrouthine qui contrediront mes propos. À l'instar de ce Chapeau habité par une paire de jambes... sans tête; de ces hommes au couvre-chef ou à la cravate soulevés par le vent; de cette paire de jambes, en chaussures-pantalon, piquée à la renverse dans le sol figurant un «Icare» contemporain; ou encore de cette tête d'homme au soulier posé sur... le borsalino, ironiquement intitulée Souvenir de tango. Cinq pièces absolument ludiques, tirées du petit théâtre de l'absurde propre à cet «humoriste grave», comme le qualifie le critique français Jacques Meunier.
Des souvenirs d'enfant narquois...
C'est que ce peintre au regard malicieux tire de ses souvenirs d'enfant narquois des années 40 (il est né en 1934) les éléments graphiques avec lesquels il «s'amuse» à dessiner le monde d'aujourd'hui. Celui de l'urbanisation galopante et de son lot de corollaires: l'anonymat, la solitude, l'incommunicabilité des hommes pressés, soumis au rythme d'un mode de vie toujours plus rapide...
Ces petites figures d'hommes en costumes-cravates-couvre-chefs (sur cheveux noirs gominés) et de femmes à la chevelure crantée et à la taille bien marquée qu'il entrecroise sur ses toiles dans des chassés-croisés évoquant le pas de course ont beau être des stéréotypes (plutôt argentins) des années 40-50, Antonio Seguí réussit, paradoxalement, à les rendre d'une éloquente actualité. Et d'une toute aussi convaincante universalité !
Car cette foule de piétons stressés, à la gestuelle robotisée, aux regards qui ne se croisent jamais, uniquement préoccupés de leurs propres problèmes semble-t-il, perdus dans leurs propres pensées, sont de parfaites illustrations de l'individualisme de nos sociétés contemporaines. Mais aussi du conditionnement général de l'homme du XXIe, de son abrutissement même que le peintre s'amuse à dénoncer au moyen de phrases toutes faites, comme «El tabaco mata» (Le tabac tue), «El trabajo mata » (Le travail tue) ou encore «La corrupcion mata» (La corruption tue), qu'il glisse entre ses personnages. Et qu'il fait circuler entre eux, sur tout l'espace de la toile, comme si elles sortaient de leurs esprits.
Dans ce registre, Vivir como se puede («Vivre comme on peut»), titre de l'une des toiles accrochées à la galerie Janine Rubeiz, résume le mieux la sensibilité de cet artiste au tragi-comique de l'existence.
Une sensibilité qu'il cache sous la moquerie du trait – emprunté à la BD –, sous la virtuose jubilation chromatique, sous la fausse perspective et les proportions chamboulées qui signent son écriture picturale. Avec les mots, les phrases courtes en espagnol qui émaillent, «équilibrent et architecturent la composition» dans son imbroglio savamment orchestré, ses représentations récurrentes de scènes de rue chaotiques disent et redisent, sans jamais lasser, ce désastre vers lequel court le monde. Un monde peuplé de gens «inhabités», de «chapeaux sur jambes», de personnes gesticulant dans tous les sens, perdues dans leurs pensées... Et que l'artiste représente comme «des particules isolées dans un monde de plus en plus homogène», dans des sortes d'arrêts sur images. Des instantanés picturaux toujours jovialement, humoristiquement dénonciateurs de la condition humaine. Voilà tout l'art de Seguí, qui se bonifie encore et toujours avec les années. Cette dernière cuvée d'acryliques sur toiles, de moyenne et grande dimension, et de sculptures d'un parfait équilibre de composition en témoigne largement!
À voir. Jusqu'au 8 février.
L'œuvre de monsieur Seguí
Né en Argentine en 1934, Antonio Seguí étudie la peinture et la sculpture en France et en Espagne. En 1963, il s'installe définitivement en France, à Arcueil, où il occupe le même atelier depuis son arrivée. Cet artiste au talent largement reconnu dans le monde a, à son actif, des centaines d'expositions individuelles. Outre le florilège de prix qui émaillent son parcours, son œuvre – largement appréciée sur tous les continents – fait partie des collections des plus grands musées comme le Centre Georges Pompidou à Paris, les Guggenheim Museum et Musée d'art moderne de New York, ainsi que de nombreux autres en Allemagne, Argentine, Belgique, Brésil, Espagne, Finlande, Japon, Suisse...
*Raouché, immeuble Majdalani, rez-de-chaussée. Horaires d'ouverture : du mardi au vendredi, de 10h à 19h. Les samedis jusqu'à 14h. Tél. : 01/868290.


QUELQUE CHOSE MANQUE AU PANORAME (?) LIBANAIS !
11 h 42, le 10 janvier 2014