Nidal el-Achkar sur les planches du Madina après vingt ans d’absence.
El-Wewiyeh a été traduite vers l'arabe par Élie Adabachi à partir d'une adaptation très libre du texte Mère Courage et ses enfants de Bertold Brecht. Écrite en 1939, alors que Brecht vivait en exil en Scandinavie, elle a été créée au « Schauspielhaus » de Zurich en 1941. Pendant la guerre de Trente Ans, la cantinière Anna Fierling, dite Mère Courage, accompagnée de ses deux fils, Eilif et Schweizerkas (Petit-Suisse) et de sa fille muette, Catherine, tire sa carriole sur les routes d'Europe. La pièce commence au printemps 1624, alors que la Suède recrute pour la guerre contre la Pologne. Mère Courage court les champs de bataille pour y acheter et vendre tout ce qu'elle peut trouver, munitions, uniformes, croquenots, schnaps... Pique-assiette et pique sous, elle est prête à tout. Armée de cynisme et de rapacité, elle plante donc ses pénates dans la guerre, la regrette lorsqu'il y a un cessez-le-feu et fait du commerce pour être une bonne mère. Mais pourra-t-elle vraiment être une bonne mère en faisant ce genre de commerce ?
Voilà donc un texte qui enjambe les siècles et qui arrive, chamboulé, découpé, remoulé pour le contexte régional et libanais actuel. Dans une traduction et adaptation très libres, la Wawiyeh a trois enfants : Kouds (Abed Kobeissi), Baghdad (Ali Hout) et Dimachq (Khaled el-Abdallah). Le premier est kidnappé, le second emmené de force à la guerre et le troisième est abattu alors qu'il levait haut le drapeau blanc. Si les choses devaient être simples, l'histoire aurait pu être comprise ainsi, au premier degré, et on aurait pu y voir une pièce qui traite des révolutions printanières et des trois fils portant les noms des grandes villes arabes, perdus, assassinés, au grand dam de leur mère marchande mais pour qui, au final, la vie continue. Mais voilà. Avec Nagy Souraty, les choses ne sont jamais aussi simples qu'elles le paraissent. Adepte des expérimentations ontologiques et esthétiques, où les composantes du spectacle et du spectaculaire se donnent rendez-vous, le directeur artistique du Madina construit ici une œuvre polymorphe, aux allures de messe noire.
Chaque mot, chaque geste, chaque intonation sont pesés et étudiés dans ce drame ténébreux. Les chansons en arabe (dont une aux intonations opératiques superbes), la musique live, la danse capoeira (chorégraphiée par Rami Eid qui a coaché Nidal dans sa mise en forme quotidienne), les dreadlocks des acteurs, les masques (mortuaires, on dirait) des marionnettes (créées par Moe Khadra et animées par Hadi Deaibess), la charrette de Mère Courage qui n'est pas montée sur roues mais qui se dresse comme un paravent dont les moucharabieh ressemblent de loin à des plans des villes... Tout l'habillage de la scène (construite par l'architecte Bernard Mallat), la scénographie, les outils confèrent une atmosphère bien particulière, entre fin de monde cataclysmique (ces masques qui pendouillent du plafond comme des têtes guillotinées donnent à eux seul froid dans le dos) et messe noire dans une liturgie où les acteurs chantent lorsqu'ils ne s'expriment pas. Et du coup, tout paraît plus sentimental, plus vrai, plus violent.
Pour sûr, il y a dans cette « Wewiyeh », une sorte de gros tourment qui serre le plus dur des cœurs et donne les « boules » au spectateur lambda. Une mère appelée « Courage » par Brecht qui laisse ici aussi la part belle aux truculences du mot et des vers poétiques de Ibn Arabi (dont trois scènes en sont mâtinées). L'œuvre prend donc des accents théologiques, mystiques et métaphysiques métissés de pessimisme et de tendresse envers cette « Wewiyeh » où Mère Nidal est tout de noir vêtue (bien taillés, les costumes de Suzy Chamaa). Une longue tresse de jais repose sur son épaule. Mises en avant par la lumière d'un projecteur braqué sur elles, ses mains s'activent. On entend un bruit de ferraille, de grincement. Puis elle promène sa longue jupe sur les rails d'un train (celui de l'histoire qui se met en marche ?).
Une chanson s'élève, Bilad el-arab Awtani, belle voix robuste de Mère Nidal. Son œil, souligné d'un trait de kôhl, brille comme celui d'un félin, en pleine jungle. Oscillant entre générosité et égoïsme, lucidité et aveuglement, révolte et capitulation, elle s'enlise dans une situation inextricable. En cherchant son butin aux portes de l'enfer, elle perd l'un après l'autre ceux qu'elle voulait sauver.
Au final, une bonne nouvelle : la pièce ne dure que 65 minutes. Mais ses effets secondaires risquent fort de durer longtemps après la descente de rideau.
*Jouée tous les jeudis, vendredis et samedis de décembre, à 21h, au théâtre Madina, « el-Wewiyeh » partira en tournée dans les pays arabes en janvier pour revenir à Beyrouth en février. Billets en vente au Virgin Ticketing, tél. 01/999666.


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