L’article de Zéna Zalzal est bien fait, agréable à lire et sérieux. Elle a autant cité l’auteur, Goce Smilevski, que celle qui lui apporte une critique radicale, Élisabeth Roudinesco.
Sauf que l’auteur a écrit un roman qu’il veut historique et Élisabeth Roudinesco a écrit l’histoire de la psychanalyse. L’un est dans la fiction, l’autre dans les archives de l’histoire. L’auteur prétend qu’avant de quitter Vienne pour Londres, Freud a établi une liste de personnes à sauver de laquelle il aurait exclu ses quatre sœurs. Élisabeth Roudinesco, dans sa tribune du Monde des livres (20 septembre 2013), affirme que Freud n’a établi aucune liste avant son départ pour Londres le 4 juin 1938. Le mot «Liste», traduction préférée par l’éditeur français au mot «sœur», le titre original du roman étant La Sœur de Freud, fait du «Viennois un anti-Schindler», c’est-à-dire donne de Freud l’impression «qu’un juif aurait provoqué la déportation d’autres juifs». Cette idée reçue est particulièrement antisémite, note l’historienne de la psychanalyse en France qui est elle-même la référence dernière en matière d’histoire de la psychanalyse. Pour preuve, malgré son opposition à l’establishment de l’IPA (Association psychanalytique internationale) fondée par Freud en 1910, c’est bien à elle qu’on a confié la préface de la Correspondance entre Freud et sa fille Anna(2). L’antisémitisme est ici masqué par la personnalité de l’auteur, il serait féministe ainsi que par le grand succès en librairie du livre.
Son roman appartient à un mouvement dont fait partie Michel Onfray (et d’autres antifreudiens primaires) comme le remarque Zéna Zalzal. Ce mouvement, apparu aux États-Unis au milieu des années 1980, porte le nom de «Contre-révolution de droite». Dans The New York Magazine qui date de janvier 1999, Andrew Sullivan décrit les buts de cette contre-révolution menée par la droite chrétienne américaine au nom du conservatisme et du puritanisme moral. Il s’agit d’éliminer les acquis des années soixante, particulièrement la révolution de 68. La lutte de libération des femmes, l’avortement, l’homosexualité, la psychanalyse, le freudisme, l’hystérie, etc., tout ce qui promeut la protestation subjective contre la machine du néolibéralisme alors à son comble.
Aujourd’hui, ceux qui salissent la mémoire de Freud font partie au su et à leur insu de ce mouvement. Il ne s’agit pas de faire de la personne de Freud un être exemplaire, encore moins de l’idéaliser comme le font malheureusement beaucoup de psychanalystes en mal d’identité analytique, mais de ne pas le confondre avec la psychanalyse elle-même, méthode thérapeutique par l’investigation du psychisme inconscient qu’il a inventée pour le traitement de la souffrance psychique. «Mais également pour la désaliénation de l’homme de toutes les oppressions collectives qui le menacent». Et c’est bien pour cela que les dictatures et toutes sortes de totalitarismes ont cherché à détruire la psychanalyse en pourchassant les psychanalystes, en les persécutant, voire en les torturant comme ce fut le cas en Amérique latine dans les années 70.
Il faut rester vigilant et savoir que défendre la psychanalyse n’est pas une question de promouvoir une technique psychothérapeutique contre une autre, ni les querelles de chapelle que cela entraîne. Défendre la psychanalyse, c’est défendre la liberté de penser.
Chawki AZOURI
(1) Goce Smilevski, «La Liste de Freud», Paris, Belfond, 2013.
(2) Sigmund Freud – Anna Freud, «Correspondance», Paris, Fayard, 2012.


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