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L’Érythrée, « injustement jugée », veut s’ouvrir sur l’extérieur - Reportage

Les bijoux architecturaux d’Asmara, vestiges menacés du passé colonial

Connue sous le nom de « Piccola Roma », ou Petite Rome, la capitale érythréenne regorge de bâtiments construits entre 1936 et 1941, au temps de la colonisation italienne.

Construit en 1937, le cinéma Impero à Asmara. Jenny Vaughan/AFP

La plupart du temps associée à la répression politique en vigueur en Érythrée, la capitale érythréenne Asmara offre aussi une architecture raffinée, sur des avenues bordées de palmiers, héritage de son passé colonial italien.
Parmi les bijoux de l’architecture moderniste de la capitale, figurent une station-service futuriste, imaginée sur le modèle d’un avion prenant son envol, ou un bowling Art déco, paré d’une mosaïque de vitraux rectangulaires.
« La ville est un musée grandeur nature d’architecture », résume Medhanie Teklemariam, urbaniste dans l’administration officielle.
Si nombre de ces bâtiments ont été épargnés par les 30 ans de guerre d’indépendance contre l’Éthiopie voisine (1961-1991), leur sauvegarde, aujourd’hui, est menacée. Et avec elle l’héritage culturel du pays.
Selon M. Medhanie, les fonds nécessaires aux rénovations manquent, tout comme l’expertise technique locale. L’Érythrée reste l’un des pays les plus pauvres du monde, isolé et fermé, ultraréticent à toute aide extérieure.
« Entreprendre d’importantes rénovations de ces bâtiments est un grand, grand défi, en raison, d’une part, du problème de financement et, d’autre part, des capacités techniques », dit-il, assis devant une carte du centre historique d’Asmara.
Mais cela ne l’empêche pas de se battre pour que les choses changent : il milite pour une inscription du centre historique d’Asmara au patrimoine mondial de l’Unesco et pour une reprise de projets européens de restauration du cinéma Art déco de la ville.
« Cet héritage (...) c’est très important pour l’identité érythréenne », juge-t-il.
Une inscription du centre d’Asmara au patrimoine de l’Unesco permettrait aussi à l’Érythrée de gagner en visibilité à l’étranger, alors que ce pays de la Corne de l’Afrique fait surtout les titres pour sa politique répressive.
« La réputation internationale (...) y gagnerait », acquiesce Edward Denison, photographe et coauteur d’un livre sur l’architecture d’Asmara.

Une ville « figée » dans le passé
La plupart des bâtiments de la capitale de l’ancienne colonie italienne ont été construits entre 1936 et 1941 : le dictateur fasciste italien Benito Mussolini cherchait alors à étendre son influence en Afrique.
Asmara était connue sous le nom de « Piccola Roma », ou Petite Rome. Selon un recensement de 1939, plus de la moitié de ses 98 000 habitants étaient italiens. Des architectes italiens y avaient même été emmenés et encouragés à tenter des innovations architecturales qui, en Europe, dérangeaient encore. Asmara y avait gagné une réputation de « terrain d’expérimentation ».
Aujourd’hui, les Érythréens sont fiers de ces bâtiments coloniaux uniques – même si nombre d’entre eux ont été construits par le travail forcé de leurs compatriotes.
Si certains édifices sont désaffectés, comme le Teatro Asmara, avec ses marquises et ses colonnes de style romain, nombre d’entre eux sont toujours occupés.
Au cinéma Roma, le café est plein à craquer. Les habitués dégustent des macchiato sur une terrasse, sous une façade de marbre. À l’intérieur, passent de vieux classiques américains aux côtés de programmes érythréens, que les spectateurs regardent sur des sièges en velours rouge.
Pour M. Denison, ces bâtiments, rénovés, pourraient donner un formidable coup de pouce au tourisme.
« Les opportunités sont sans fin, l’Érythrée est parfaitement consciente de ses attraits culturels et naturels », constate-t-il. « Je pense que l’architecture est un élément-clé. »
Le développement lent de la ville a permis de préserver ses bâtiments : la plupart d’entre eux sont restés en l’état depuis le début de la guerre d’indépendance érythréenne en 1961 contre l’Éthiopie, à laquelle l’Érythrée avait été rattachée en 1952.
Pour Dennis Rodwell, architecte et auteur d’un livre sur la protection des centres historiques, Asmara reste « figée » dans le passé. Les efforts de restauration sont en partie minés par la politique d’autarcie d’Asmara : en Érythrée, l’aide extérieure est parfois davantage vue comme « une menace que comme une opportunité », dit-il.
Un projet de 5 millions de dollars financé par la Banque mondiale a pris fin en 2007 : les financements se sont taris à mesure que se dégradaient les relations entre Asmara et l’institution. Des fonds européens destinés à des projets de restauration sont, eux, gelés.
M. Denison reconnaît que la protection du patrimoine architectural pourrait gagner d’une meilleure coopération avec l’extérieur, mais note que les dirigeants érythréens, d’ex-rebelles au pouvoir depuis 20 ans, ont toujours eu du mal à faire l’équilibre entre « autonomie et collaboration internationale ».
En dépit des lents progrès enregistrés ces dernières années, il espère que l’héritage pourra être préservé.
« Je ne dirais pas que nous sommes sur une bonne voie, nous ne bougeons presque pas », glisse-t-il, ajoutant avoir malgré tout confiance dans la capacité des Érythréens à sauver leurs bijoux architecturaux si et quand le développement économique deviendra réalité.
La plupart du temps associée à la répression politique en vigueur en Érythrée, la capitale érythréenne Asmara offre aussi une architecture raffinée, sur des avenues bordées de palmiers, héritage de son passé colonial italien.Parmi les bijoux de l’architecture moderniste de la capitale, figurent une station-service futuriste, imaginée sur le modèle d’un avion prenant son envol, ou...