Une vue générale du village maronite d’Asomatos, considéré comme une zone militaire par l’armée turque. Photo Antoine Ajoury
« C’est la maison que nous avons construite. Et on n’a même plus le droit de la visiter. » Comme des milliers de Chypriotes grecs forcés à l’exil lors de l’invasion turque en 1974, Demetris Eliades peine à faire le deuil de sa propriété perdue. Laissant souvent derrière eux tous leurs biens, environ 100 000 Chypriotes grecs ont fui vers le Sud de l’île, et près de 45 000 Chypriotes turcs vers le Nord, envahi par l’armée turque en réaction à une tentative de coup d’État visant à rattacher l’île à la Grèce. Depuis, l’île est divisée.
Avec l’ouverture au public du premier point de passage en avril 2003, ces « réfugiés » ont pu aller voir de l’autre côté du mur ce qu’était devenu leur lieu d’origine. Des retrouvailles « pleines d’émotion », raconte Tulin Koseoglu, une quinquagénaire chypriote turque dont la maison à Limassol a été rasée. « Le plus important, ce n’était pas les maisons ou les rues, mais le souvenir des gens et des choses vécues. »
Mais le retour aux sources est souvent un douloureux pèlerinage. « J’ai réalisé que les personnes de mes souvenirs n’étaient plus là », soupire Tulin. « Tout a changé. Je me sens très triste », souffle Demetris à Kyrénia, après s’être vu refuser d’entrer dans ce qui fut son hôtel jusqu’en août 74. Endimanché pour son troisième retour dans sa ville d’origine, un petit port pittoresque de la côte nord, ce Chypriote grec de 67 ans est très mal à l’aise face aux nouveaux habitants, pour la plupart des colons venus de Turquie continentale.
La question de la restitution des propriétés spoliées après la guerre ou de l’indemnisation de leur propriétaire est une des pierres d’achoppement dans les négociations de réunification qui doivent reprendre en octobre. Un dossier enlisé, d’autant que la crise économique a tari les fonds nécessaires pour financer un compromis. De plus en plus de propriétaires désespérant de retrouver un jour leurs biens dans le cadre d’une solution politique globale, ou à court de fonds, se tournent vers la commission mise en place par la Turquie pour les indemniser au cas par cas, au grand dam des autorités chypriotes grecques.
Mais quelques optimistes attendent avec impatience une réunification pour revenir vivre chez eux. C’est le cas de Cléanthis Adamou, qui traverse chaque semaine ou presque la zone tampon pour arpenter avec son cousin Théotokis les rues de leur village natal, Potamos Tou Kambou, rebaptisé Gemikonagi en turc. « On prend des photos du village et on les met sur Facebook pour les montrer aux anciens habitants ou à leurs descendants », dispersés dans le monde entier, « pour qu’ils gardent le village dans leur âme », explique cet enseignant quinquagénaire, qui a fui le village à 17 ans. Au fil du temps, il a tissé des liens avec les nouveaux habitants de sa maison, des Chypriotes turcs eux-mêmes chassés des environs de Paphos, côté sud, qui lui offrent un café quand il retourne sur ses terres. « Je me sens toujours chez moi », dit-il, espérant qu’un jour une réunification de l’île lui permettra de revenir habiter sa maison. « Mon fils est venu plusieurs fois, il a beaucoup aimé le village, mais il n’a rien qui le lie à ce lieu, mes enfants ne veulent pas vivre ici », s’inquiète Théotokis.
Après quatre décennies de division, « il est difficile d’envisager un retour à grande échelle des déplacés », estime le porte-parole de la mission de l’ONU à Chypre, Michel Bonnardeaux. « Les gens ne vont pas retourner au Nord tout seuls dans un endroit qui a changé de nom, où plus personne ne parle leur langue », souligne-t-il. D’autant qu’il sera difficile de remettre sur pieds des écoles, hôpitaux et autres services pour les déplacés dans les localités où ils sont susceptibles de revenir.
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16 h 27, le 04 juillet 2013