Tous les superlatifs ne suffisent pas pour louer la figure de Ghassan Tuéni. Cette belle figure d’homme, marquée par la douleur et une vie tragique, n’a jamais renoncé à son engagement dans la vie publique au service du bien commun, de l’urbanité, du savoir et de la culture. Homme de foi, il savait que l’unique certitude en ce monde éphémère s’appelle « Résurrection ». Il savait que le jour où il rencontrerait la mort, cette dernière tremblerait de peur en voyant la lumière de la résurrection sur son visage. Un an après sa disparition, que peut nous dire aujourd’hui Ghassan Tuéni ? Quelle exhortation d’outre-tombe pourrait-il nous adresser ?
Toute son œuvre écrite a inlassablement témoigné pour la citoyenneté, la tolérance, l’humanisme, la modération et la primauté absolue du dialogue. En ces jours très sombres et incertains, il pourrait se laisser aller au pessimisme le plus noir et faire sienne l’appréhension de Théodore Métochitès, le conseiller de l’empereur Andronic II Paléologue, qui écrivait quelques décennies avant la chute de Constantinople : « Une immense tristesse m’étreint quand je pense aux épreuves passées qui émergent de l’histoire et de ma mémoire, ainsi qu’aux malheurs du peuple... [...]. Mais c’est surtout de l’avenir qu’il me sera pénible de parler : comment ces bouleversements innombrables et la fatalité inexorable amèneront-ils les épreuves à venir et le naufrage final ? »
Mais Ghassan Tuéni était résolument optimiste. Il ne cesse de répéter, même du fond de sa sépulture :
Qu’est-ce qui vaut mieux? Avoir quelques députés et quelques fonctionnaires en moins arborant tel ou tel blason identitaire, ou perdre le Liban ? Qu’est-ce qui vaut mieux ? Ne pas avoir de patrie et lui préférer l’enclos de la tribu ? Comment avez-vous pu vous laisser piéger par un projet de loi destructeur du lien civique et qui, hélas, porte indûment le nom de la sainte et douce orthodoxie qui est mienne ? Vous chrétiens, vous êtes à l’origine du Liban rassembleur. Je vous conjure de ne pas vous replier sur vous-mêmes et vous laisser séduire par la tentation du ghetto ou, pire, par celle d’être le janissaire d’untel ou la tête de pont de tel autre. Sans vous, le Liban ne peut pas être, protégez-le fût-ce au prix de sacrifices coûteux. Être chrétien quelque part implique de se laisser immerger dans le milieu ambiant comme la levure se laisse immerger et pétrir dans la pâte pour faire lever le pain. Depuis quand l’engagement fait-il peur aux chrétiens ?
Vous ne cessez de parler de vos droits et de leur récupération. Qui croyez-vous tromper à part vous-mêmes ? « Les chrétiens doivent tenir leur rang. Ils doivent avant tout renoncer à ce complexe de persécution qui est le propre des minorités [...]. Le danger pour les chrétiens du Liban est de considérer que la fin de leurs privilèges signifie la fin de leurs droits et de leurs obligations. » C’est votre témoignage en faveur de la personne humaine qui constitue la raison d’être de votre rôle au Liban et dans le monde arabe. C’est votre savoir-faire dans l’exercice des libertés, dans la qualité de l’éducation et des services, dans l’exceptionnel brassage culturel dont vous êtes capables, qui est votre plus beau titre de gloire, et non le pouvoir éphémère de quelques-unes de vos chefferies.
L’Orient vit les heures les plus sombres de son histoire millénaire. Le frère tue son frère, la haine envahit les cœurs et les esprits. Les hauts lieux de la civilisation ne sont plus que ruines et désolations. Dieu lui-même n’est plus, au milieu de vous, ce Dieu bon et qui aime les hommes mais un Dieu vengeur, un totem de guerre. Il y a eu jadis un exemple remarquable du « vivre ensemble », en Andalousie arabe. Il y fut mis fin par le radicalisme religieux. De nos jours, « le Liban est le seul laboratoire au monde de la convivialité ou plutôt de la » convivence « islamo-chrétienne (...) Dans un monde qui se globalise et se morcelle à la fois, le Liban demeure la preuve ultime qu’il est encore possible aux communautés, une fois le pluralisme politique équitablement et librement respecté, de s’opposer, chacune puis toutes ensemble, au fondamentalisme et à l’exclusivisme. Les chrétiens ne doivent pas tenter de choisir leurs “bons” musulmans. Il n’y a pas les musulmans que nous pourrions aimer et ceux que nous devons haïr. C’est l’islam tel qu’en lui-même qui est notre partenaire et que nous devons accepter ».
Protégez le Liban afin de sauver la paix, depuis les eaux bleues de la Méditerranée jusqu’aux montagnes infranchissables d’Afghanistan.


Washington condamne « l'attaque scandaleuse » imputée à l'Iran ayant visé l'aéroport à Koweït