Zoom sur la soirée à l’IMA en l’honneur de « Les années lumières »...
Paris, spécial
Soixante minutes pour ressusciter l’âge d’or du Liban, celui des années sous le mandat du président Camille Chamoun et de son épouse Zalfa, du Festival de Baalbeck et du Casino du Liban, et pour raconter la naissance du théâtre libanais avec ses pionniers et celle du cinéma, les débuts de la télévision avec les séries populaires et les acteurs célèbres du petit écran, la montée en puissance d’une presse libre et foisonnante. Soixante minutes d’émotion et de (re)découverte d’une dolce vita libanaise agrémentée de culture, d’arts scéniques et d’avant-gardisme, à travers cette plongée dans « le Liban des années lumières » (1950-75), titre du film-documentaire de Georges Salibi et de Jean Keyrouz.
Georges Salibi, journaliste à la télévision al-Jadid, a écrit un texte chargé de poésie, véritable hommage à cette époque bénie dont les Libanais ont conservé la nostalgie, comme celle d’un paradis perdu, alternant les témoignages des principaux acteurs de ce temps (notamment May Arida, Wadih el-Safi, Abdel Halim Caracalla, Nidal Achkar, Élias Rahbani, Mounir Abou Debs, Gaby Lteif, Marwan Salha, Ounsi el-Hajj), avec des images d’archives audiovisuelles inédites. Un travail difficile qui doit sa réussite au talent du réalisateur Jean Keyrouz. Car si le film réussit à susciter l’émotion et à reproduire l’ambiance d’un Liban alors dénommé « la Suisse de l’Orient », c’est bien grâce à un montage judicieux du texte et de l’image, des archives et du reportage, avec la technique d’une réalisation juste et sensible.
Jean Keyrouz a déjà à son actif deux documentaires réalisés pour le compte de l’Unesco, dont un sur le patrimoine libanais à travers le zajal, et de nombreux clips vidéos pour diverses chaînes télévisées. Avec « Le Liban des années lumières », il signe, avec Georges Salibi, un film dense, qu’il a monté comme autant de séquences et de facettes d’un Liban kaléidoscope, en réussissant à reproduire l’esprit d’une époque à travers une multiplicité de sources et de documents d’archives, bandes sonores musicales et entretiens que les deux hommes ont défrichés et retenus pour le film. Un travail qui leur a pris sept mois.
Le film a été projeté à l’Institut du monde arabe jeudi soir, dans un auditorium Rafic Hariri où se pressait une foule joyeuse et impatiente de Français et de Libanais. Placé sous le patronage de l’ambassadeur Boutros Assaker, l’événement était organisé par les Jeudis de l’IMA, à travers son directeur Mooti Kabbal, et l’Office du tourisme du Liban, en la personne de son directeur Serge Akl, et en présence de Leila el-Solh Hamadé, qui a été chaleureusement remerciée pour son soutien à la réalisation de ce documentaire, via la Fondation al-Walid ben Talal dont elle est la vice-présidente. Étaient également présents l’ambassadeur du Liban auprès de l’Unesco Khalil Karam, le président de l’IMA, l’ancien ministre Jack Lang, actuel président de l’IMA, l’ancien ministre Marwan Hamadé, l’ancien ambassadeur Issam Haïdar, le fondateur des ballets Caracalla, Abdel Halim Caracalla, le poète Talal Haïdar, la directrice de l’IMA Mona Khazendar, et un grand nombre de figures culturelles franco-libanaises à Paris. À noter que le documentaire a bénéficié du soutien du ministre Fadi Abboud, qui a ouvert les archives du ministère du Tourisme pour la réalisation du film et encouragé l’organisation d’un lancement à Paris, par le biais de l’Office du tourisme.
Une rencontre-débat a eu lieu après la projection, animée par l’écrivaine Carole Dagher, à laquelle ont participé, outre Georges Salibi et Jean Keyrouz, Abdel Halim Caracalla et la journaliste Gaby Lteif. Les intervenants ont notamment remercié ceux qui ont soutenu ce projet et rendu un hommage appuyé à tous ceux qui, avant, pendant et après la guerre, ont porté haut les arts, pour faire du Liban, à travers ses festivals dont celui de Baalbeck, « un véritable espace pour le dialogue entre les cultures et la créativité, une histoire d’amour entre les plus grands artistes internationaux et les temples (...) où s’entremêlent la légende des dieux et le génie de l’artiste », pour reprendre les mots de Caracalla.
La part d’ombre
Le film de Georges Salibi et Jean Keyrouz est une plongée dans un Liban devenu mythique, qui s’est inscrit dans la mémoire collective des Libanais en lettres de lumière, pour reprendre le titre de leur documentaire. Et pourtant... « Sous la surface couvait la braise », souligne Nidal Achkar, dans le cours de son commentaire sur cette époque, où elle raconte les débuts du théâtre libanais. Et l’on ne peut s’empêcher de s’interroger, en voyant défiler les images d’archives de ce temps bel et bien révolu, où le lustre des salles de spectacle et les affiches prestigieuses des festivals le disputaient à la créativité culturelle et littéraire. Sous la liberté d’être et de s’exprimer, derrière la joie de vivre et d’innover, se nouait déjà le drame libanais, la fin d’un monde et d’une société. Le spectateur d’aujourd’hui regarde, la gorge nouée, en réalisant a posteriori que ce Liban-là était condamné à terme. Personne n’a-t-il rien vu venir ? Certes, il y avait eu des alertes, des crises, notamment celle de 1958, la création d’Israël, l’afflux des réfugiés palestiniens au Liban, les guerres israélo-arabes, pour ne citer que les facteurs régionaux de déstabilisation de cet îlot qui s’acharnait à vivre à tout prix, en brûlant la chandelle par ses deux bouts, comme le dit l’un des commentateurs dans le film.
Ce Liban festonné dans un habit de lumière, et dont tant de générations, celles qui l’ont connu et celles qui en ont entendu parler, ont conservé la nostalgie, ce Liban-là, que certains qualifiaient de « Liban de papa », tous les Libanais s’y sont-ils vraiment identifiés ? Avait-il ses exclus, ses critiques ? Qui sont-ils ? Comment expliquer que les Libanais aient pu plonger dans la haine et la violence avec la même passion qu’ils avaient mis à chanter leur amour pour leur terre ? Comment se fait-il que le Liban ait pu exploser si vite, si radicalement, au moment même où il était en pleine ébullition intellectuelle, artistique, culturelle ? Le pays réel était-il si lourdement différent du pays des élites ? Le Liban s’est-il fait rattraper par une crise régionale qui y a trouvé son débouché, son « maillon faible » ? Et cette faiblesse du Liban était-elle liée à son ouverture, à sa liberté de presse, son régime démocratique – qui ne trouvait aucune contradiction d’ailleurs à s’associer à un système féodal dans plusieurs régions ?
En dépit de tous les ouvrages qui ont été écrits sur la guerre du Liban, il nous manque encore de réfléchir sur le pourquoi et le comment de cette part d’ombre si étroitement liée à ces années lumières, et que l’on n’a pas encore prospectée. Il faudrait peut-être écrire l’histoire des idées politiques et sociales au Liban et leur évolution jusqu’aux années 70, pour essayer de comprendre cet instant de rupture où le rêve bascule dans le cauchemar.
En attendant, le mérite du film de Georges Salibi et Jean Keyrouz est d’inciter à la réflexion, de susciter les interrogations. Et, sur le plan documentaire, son mérite immédiat est de fournir un document cinématographique de référence, où se condensent les archives précieuses du « pays du miel et de l’encens », à la recherche du temps perdu.
C.D.

