« Clear Tears/Troubled Waters » : une performance, de la Cie Thor, qui a du souffle. Photo Sami Ayad
Cinq ans après son capiteux Orient présenté dans le cadre du Festival al-Bustan, Thierry Smits revient au Liban avec une pièce très «fin de siècle» où la nostalgie, l’étouffement et l’espoir d’un monde nouveau tressent une danse formelle et répétitive. Clear Tear/Troubled Waters est ainsi voulue comme une recherche esthétique sur l’atmosphère inquiète d’un Occident en crise (l’Orient, pour sa part, se trouve en plein chaos) où les angoisses, la peur du futur induisent un état de spleen, de regret anticipé de ce qui est en train de disparaître. Smits dit que c’est la « mélancolie contemporaine » qui l’inspire. Pas joyeuse donc et même carrément étouffante, sa pièce. Notamment en première partie.
Volontairement dénuée de pathos, Clear Water vise à transmettre la suffocation, le mal-être, le sentiment de l’impasse, les tentatives pour le combattre et l’espoir, la possibilité de retrouver une respiration normale.
Chorégraphie formelle, sans théâtralisation, elle est conçue en trois parties, trois moments. L’asphyxie, d’abord, où la musique grinçante et les mouvements désorientés induisent un mal-être (recherché) chez le spectateur. Puis les tentatives d’articulation pour le combattre et, finalement, l’espoir d’une bouffée d’oxygène, avec quelques sourires qui se profilent sur les faciès des danseurs. Ces derniers, abandonnant l’individualité du début, se joignent à la fin dans des mouvements de groupe, de solidarité salvateurs. Les corps (Émilie Assayag, Benjamin Bac, également assistant à la chorégraphie, Juliette Buffard, Nicola Leahey, Víctor Pérez Armero, Rafal Popiela et Ruochen Wang) tracent des courbes, des lignes droites, passent de la verticalité à l’horizontalité.
Il est donc adéquat de dire que cette performance a du souffle. La respiration, qui est une composante majeure de la danse en général, est ici considérée également comme une donnée dramatique à part entière. Les danseurs respirent lorsqu’ils courent, tournent en rond d’une manière totalement aléatoire, ne sachant où aller. La respiration devient saccadée lorsqu’ils miment un acte sexuel machinal et sans aucune sensualité.
La musique jouée «live», par Steven Brown, Blaine Reininger (fondateurs du groupe Tuxedomoon à la fin des années 70) et Maxime Bodson (musicien et compositeur), évolue également des stridences du début vers des bouquets mélodiques orientalisants à la fin.
La scénographie, de Simon Siegmann, propose des cylindres blancs qui structurent l’espace. Colonnes de temples d’une civilisation en ruine? Troncs d’arbres d’une forêt labyrinthique où l’on se perd? D’abord en lévitation, attachés par le haut et ne touchant pas le sol, ils s’éclairent en deuxième partie d’une bande de néon et perdent leur verticalité en troisième partie, s’élevant horizontalement pour laisser la place aux danseurs.
Si cette danse voudrait illustrer des états d’âme actuels des sociétés, ses crises socio-économiques à répétition et la perte des repères, elle ne manque pas d’apporter un message d’espoir illuminateur. Après les larmes... l’oxygène.
*Ce soir, à 20h30, « That Part of Heaven », de Omar Rajeh, et demain « Danas », de et avec Ali Chahrour, avec Mia Habis. Programme complet au www.maqamat.org et à la librairie Antoine.
Pour mémoire
Bipod 2013, une neuvième édition « with a twist of Laymoun »

