La non-nouvelle du jour : la situation, déjà passablement mauvaise, et cela depuis longtemps, va empirer après le retrait américain d’Afghanistan. La nouveauté, c’est que les agences de renseignements américaines sont d’accord, oui d’accord, une fois n’est pas coutume, pour le reconnaître. Dans un rapport remis mardi au Congrès US, la communauté du renseignement ne fait guère preuve d’optimisme. Certes, la résistance des talibans a diminué dans certaines régions mais pour autant, elle n’a pas perdu, loin de là, toutes ses dents, souligne James Clapper, ancien général d’aviation, présentement directeur de la United States Intelligence Agency, qui coiffe les dix-sept firmes de barbouzes de l’Oncle Sam. Passe encore s’il n’y avait que la situation militaro-sécuritaire : c’est l’économie aussi qui est au plus mal, ce qui laisse présager dans un avenir proche un boom sans précédent sur ce nerf de la vie du pays qui s’appelle la culture du pavot.
Les révélations de la presse surviennent à un mauvais moment, alors que les relations entre Kaboul et Washington sont au plus mal. Dimanche, le président afghan ne s’est pas embarrassé de subtilités sémantiques lorsqu’il a estimé que les ennemis de son régime étaient les alliés objectifs des Américains. Les deux attentats perpétrés à Khost et à Kaboul (la veille) ont servi, a dit Hamid Karzaï, la rhétorique de l’équipe d’Obama, « laquelle cherche à nous effrayer en faisant entrevoir un avenir apocalyptique après le retrait des GI.Tenus au moment même où le nouveau secrétaire à la Défense Chuck Hagel entamait sa première visite officielle dans le pays, ces propos ont pris l’allure d’une véritable déclaration de guerre ».
Le louvoyant chef de l’État n’en est pas à son premier coup d’éclat. Il lui est arrivé à plus d’une reprise dans un passé récent de s’en prendre à son puissant protecteur, une manière pour lui d’affirmer son leadership en bon chef de clan qu’il est, d’obtenir quelque faveur pour les siens – en particulier lors du scandale du trafic d’opium qui avait éclaboussé son frère – ou encore de redorer quelque peu son image aux yeux de ses concitoyens qui voient en lui une marionnette des États-Unis. Cette fois pourtant, s’il a poussé un peu plus loin que d’habitude le bouchon, c’est que la date du retrait d’un nouveau contingent étranger n’est plus éloignée. Dans les douze mois à venir, la Maison-Blanche aura rappelé 34 000 hommes, soit la moitié de ses effectifs. Vers la fin de l’année prochaine, il ne restera plus qu’une dizaine de milliers de soldats : 5 000 d’entre eux auront la charge de mener des opérations de contre-terrorisme, la seconde moitié, qui sera intégrée dans les forces de l’OTAN, devant s’occuper de l’entraînement de l’armée nationale.
L’autre raison du regain d’agressivité dans le ton présidentiel, il faut la chercher dans le fait qu’une élection doit intervenir le 5 avril 2014 pour le choix d’un successeur à Karzaï. Le prochain homme fort devrait être, selon toute probabilité, l’ancien ministre de l’Intérieur Hanif Atmarand ou le candidat malheureux du scrutin de 2009, Abdullah Abdullah. L’actuel maître du pays, croient savoir certains observateurs, n’hésitera pas, pour préserver un semblant d’autorité, à céder la place à l’une de ses nombreuses créatures ou encore à recourir au bourrage des urnes, une pratique qui a fait ses preuves dans un passé relativement récent et qui n’avait valu à l’intéressé qu’un mince 49,67 pour cent des voix exprimées.
Il fut un temps où le même homme qui accuse aujourd’hui les USA de collusion à peine voilée avec les étudiants en religion ne dédaignait pas de négocier en douce avec eux, histoire d’assurer son avenir. Et rien n’interdit de penser qu’il continue de le faire. L’Amérique n’est pas en reste, dont des représentants, dit-on, seraient entrés en contact avec l’ennemi, suivant en cela les conseils du commandant en chef de l’armée pakistanaise, le général Ashfaq Parvez Kayani. Celui-ci estimait inutile de s’obstiner à édifier une armée nationale de 400 000 éléments qui ne tarderait pas à s’effondrer et à champignonner en une multitude de milices aussi incontrôlable l’une que l’autre*.
Sans illusion, la Central Intelligence Agency et consorts, sur l’avenir à Kaboul ? Que ne méditent-ils cette phrase : « Un pessimiste est un optimiste qui n’a pas réussi » ? Il s’agit d’un proverbe afghan.
--------------------------
*Révélations contenues dans l’ouvrage « The Dispensable Nation : American Foreign Policy in Retreat » éd. Knopf Doubleday, 320 pages, par Vali Nasr, ancien conseiller de Richard Holbrooke au Pakistan et en Afghanistan, aujourd’hui doyen de la Johns Hopkins University School of Advanced International Studies.


Il ne reste à l'Afganistan qu'à embaucher des mercenaires, ultime décision, pour se protéger contre les Talibans.
08 h 55, le 14 mars 2013