Elle avait deux filles et trois fils. Par son affabilité et par l’affection qu’elle me portait, j’ai toujours eu l’impression d’être son quatrième.
Dès notre jeune âge, c’est à Btaaline, ferme modeste au cœur de la montagne, qu’elle nous entraînait, son aîné Aref et moi-même, pour goûter aux joies simples que la nature nous offre. Ayant été recalé en rhétorique, c’est grâce à son obstination que Abdallah el-Yafi se proposa de défendre ma cause dans son quotidien as-Siassa pour exiger et obtenir réparation d’un préjudice dont souffrirent, comme moi, une bonne centaine de jeunes.
Fraîchement diplômé et bien classé pour obtenir d’office une bourse du gouvernement français, ce sera elle aussi mon avocate auprès du consulat pour son octroi.
Car Hind el-Yafi, issue de la grande bourgeoisie damascène, était curieusement une vraie protectrice des faibles et toujours à l’écoute des plus démunis.
C’est elle, avec ses deux filles, qui les recevait, dès 7h du matin, dans le salon de son appartement de la rue Fouad Ier alors qu’ils faisaient la queue sur les marches de l’escalier à ciel ouvert qui y conduisait.
Et quand son époux n’était plus aux commandes, elle souffrait de ne plus recevoir et aider tout ce monde. Cette générosité d’âme, elle l’avait sûrement dans les gènes, elle, la sœur de Oum el-Kheir, pédiatre du peuple à Damas pendant des décennies et qui portait à merveille son prénom prémonitoire.
Grande dame simple, épouse d’un grand homme simple et d’une intégrité exceptionnelle, elle se faisait un point d’honneur de clamer que la corniche Mazraa a été ouverte du temps où « Abdallah » était Premier ministre, sans qu’il soit soumis à la tentation de s’approprier une seule parcelle le long de cette voie.
Grande dame simple, épouse d’un grand homme simple et fondamentalement croyant, elle se faisait une fierté de m’indiquer, au cours de nos déplacements protégés sur la route de Damas pendant la guerre de 75/76, la mosquée que « Abdallah » avait fait construire à Bar Élias.
Simplicité, intégrité, honnêteté, des valeurs sûres que Hind el-Yafi emporte avec elle après les avoir transmises à son entourage.
Qu’elle repose en paix dans le Seigneur.
Jean B. ESTA

