Depuis, plusieurs de ces milices, qui occupaient le vide laissé par la chute de l’ancien régime, ont choisi de se dissoudre ou de se faire plus discrètes pour échapper à la vindicte. Les combattants islamistes de Derna, eux, restent décidés à obtenir réparation pour les préjudices qu’ils disent avoir subis. Pour la plupart, ces griefs n’ont rien de religieux. Certains remontent à l’époque coloniale, mais beaucoup trouvent leur origine dans le sentiment d’avoir été dépossédés du combat contre Kadhafi, que les islamistes ont pourtant entamé il y a des années. Cibles de leurs griefs : les caciques de l’ancien régime reconvertis à la révolution et les « agents » de l’Occident.
Leurs effectifs et leurs capacités sont difficiles à mesurer, mais Derna, ville portuaire de 100 000 habitants, compte au moins plusieurs centaines de miliciens rompus à la lutte armée, bien décidés à faire prévaloir la charia et à obtenir la part des revenus pétroliers que Kadhafi déniait à la Cyrénaïque. Pour Salem Dirbi, vétéran du jihad, la révolution a été détournée par d’anciens partisans du « Guide » de retour au pouvoir, alors que ceux qui ont donné leur sang pour chasser le dictateur en ont été écartés. « Comment voulez-vous qu’on fasse confiance à l’État ? » s’indigne ce quadragénaire qui cherche désormais à s’installer en tant qu’électricien. « Ils ont pris les mêmes personnes et se sont contentés de changer leurs titres pour tromper les gens », poursuit-il.
Renaissance islamique
De tout le monde arabe, sa ville natale a été la plus grande pourvoyeuse d’hommes pour les guérillas afghane, irakienne ou syrienne. Aujourd’hui, les combattants de Derna se disent victimes d’un complot qui a culminé avec l’attaque du consulat de Benghazi, dont on cherche à leur faire porter la responsabilité. « C’est l’État qui est à l’origine de ce complot. L’État ignore délibérément le fait qu’il y a une renaissance islamique », poursuit Dirbi, qui insiste : « Je veux voir les hommes de Kadhafi jugés, pas récompensés ou honorés. »
Pour Abdelkader Azouz, autre islamiste de Derna, la démocratie importée d’Occident qu’on tente d’imposer ici est la première source d’indignation. « En Libye, ça ne fait qu’un an et les idées de démocratie ou de partis politiques sont difficiles à inculquer. Les gens ne sont pas réceptifs à cette démocratie importée. Nous ne l’acceptons pas. Nous avons une religion qui doit être prise en compte, souligne ce professeur d’anglais. C’est la révolution qui a fait l’État et des opportunistes qui ne l’ont pas faite ou qui n’ont pas versé de sang pour elle nous donnent maintenant des ordres. »
(Source : Reuters)

