Depuis quelques jours, la presse annonce en long et en large « l’imminence de la bataille décisive d’Alep ». Tous les yeux locaux, régionaux et internationaux sont tournés vers cette région, avec des informations contradictoires qui sèment la confusion dans les esprits. Certains commencent même à annoncer l’échec de l’offensive de l’armée syrienne en se basant sur la lenteur des opérations militaires. Mais loin des passions, il faut savoir qu’Alep est un mohafazat plus étendu que le Liban puisqu’on parle de 20 000 km2. Ce mohafazat abrite quelque 6 millions d’habitants et se caractérise par une topographie mélangée, à la fois urbaine et rurale. De plus, il est ouvert sur la Turquie qui a 900 km de frontières avec la Syrie. C’est dire combien ceux qui s’attendent à une opération-éclair de l’armée syrienne se trompent. La bataille d’Alep est forcément différente de celle de Damas, ne serait-ce qu’en raison de la géographie des lieux.
Pour l’instant, l’opposition contrôle 5 quartiers ou régions sur 29, selon les appellations, mais elle a mobilisé entre 20 000 et 30 000 combattants. Jusqu’à présent, la tactique de l’armée syrienne est la même qu’à Damas : découper les régions, les isoler les unes des autres avant de les encercler et de laisser pourrir la situation. Mais cette démarche est difficile dans ce mohafazat où certaines régions communiquent directement avec la Turquie. À ce stade des combats, le rapport des forces reste inchangé : l’armée syrienne est encore puissante et l’opposition campe sur ses positions. La « bataille d’Alep » est donc appelée à se prolonger. Tout comme la crise syrienne en général où les violences se déplacent faisant encore plus de victimes, mais sans modifier l’équilibre des forces. À Damas par exemple, après la victoire de l’armée syrienne dans la ville même, de nombreux combattants de l’opposition se sont réfugiés dans le quartier Tadamoun, limitrophe du camp palestinien de Yarmouk, qui, après 40 ans d’intégration quasi totale au sein de la société syrienne (les réfugiés palestiniens ont les mêmes droits que les Syriens, sauf le droit de vote et la possibilité de s’enrôler dans l’armée), est devenu aujourd’hui favorable à l’opposition sur la base de l’appartenance confessionnelle et grâce à l’influence du Hamas qui a transporté son quartier général de Damas à Doha. Ce revirement du Hamas n’a toutefois pas seulement des conséquences sur la situation en Syrie, il inquiète aussi une partie des Jordaniens qui craignent qu’une victoire de l’opposition en Syrie ne pousse les Palestiniens, qui constituent une grande partie de la population du royaume hachémite, à songer à renverser le pouvoir.
C’est dire combien la crise syrienne représente une véritable menace pour plusieurs pays dans la région. Même si, jusqu’à présent, le régime et ses alliés n’ont pas encore utilisé des cartes importantes : celle du Yémen (avec les houthis), celle de Bab el-Mandeb (qui reste la porte sud de la mer Rouge), sans oublier la frontière irako-saoudienne, etc.
Seule la carte kurde est en train de bouger depuis que le régime syrien a laissé les combattants du PKK se faufiler dans le nord-est du pays. La Turquie, qui considère le dossier kurde comme une menace stratégique, a aussitôt réagi et le ministre des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu s’est rendu à Kirkouk (dans le Kurdistan irakien) sans en informer auparavant le gouvernement de Bagdad. Il tente d’établir une coordination avec le chef du Kurdistan irakien Massoud Barazani pour neutraliser la carte kurde, mais cette carte est explosive pour plus d’un pays, d’autant que l’ethnie kurde est formée de sunnites, de chiites et de alaouites (le chef du PKK Abdullah Öcalan emprisonné en Turquie après avoir été livré par les Syriens est alaouite) et peut constituer une menace pour le tissu social turc. La presse turque révèle ainsi que l’armée a renforcé ses positions à Antioche qui abrite une concentration alaouite et, en plus petit nombre, chrétienne. Les Kurdes peuvent donc compliquer gravement la situation dans la région, mais ils mettent surtout en difficulté la Turquie, qui a déjà fort à faire en tentant d’unifier l’opposition syrienne.
Deux développements ont eu ainsi lieu au cours des derniers jours. D’abord ce que l’on appelle désormais « La Déclaration de Rome », à travers laquelle des représentants de l’opposition syrienne dite de l’intérieur ont appelé ouvertement à un dialogue en vue d’aboutir à une solution politique. Ensuite, la dernière réunion de l’opposition au Caire qui devait aboutir à la formation d’un gouvernement de transition et a provoqué de nouvelles divisions, avec la formation du Conseil de la révolution syrienne. Ce dernier veut entreprendre des contacts pour former un gouvernement de transition à la place du Conseil national syrien. Certains analystes établissent d’ailleurs un lien entre cette division et la rencontre qui a eu lieu trois jours auparavant entre le chargé d’affaires égyptien à Damas (l’Égypte n’a pas fermé son ambassade en Syrie) et le ministre de la Réconciliation nationale Ali Haïdar...
Le dossier syrien reste ainsi très complexe et, contrairement aux pronostics occidentaux après l’explosion au siège de la sécurité nationale à Damas le 18 juillet (qui avait fait quatre morts parmi les responsables sécuritaires et militaires les plus hauts placés du pays) et le déclenchement de la bataille de Damas, il ne semble pas proche d’un règlement. Sauf imprévu...

