Dans ce magma si particulier au Liban, un phénomène est en train de prendre de l’ampleur et commence à se transformer en un véritable casse-tête. Un de plus, diront certains. Sauf que cheikh Ahmad el-Assir – puisque c’est de lui qu’il s’agit – n’est plus seulement un personnage haut en couleur qui a brisé une certaine routine dans le paysage politique interne pour le grand bonheur des médias, mais il est devenu désormais le symbole d’un projet visant à plonger la ville dans la discorde. Selon un notable de la ville, Saïda serait en train de payer le prix pour avoir évité de plonger dans le chaos. Ce notable estime ainsi que le complot ourdi contre la ville voulait entraîner l’armée dans une opération destinée à lever par la force le sit-in du cheikh el-Assir, provoquant ainsi des victimes et poussant les habitants à se soulever contre l’armée qui serait ainsi pointée du doigt et accusée de tuer les hommes de religion. Un scénario qui ressemblerait fortement à ce qui s’est passé au Akkar, lorsque cheikh Ahmad Abdel Wahed et son compagnon ont été tués à un barrage de l’armée, provoquant un soulèvement populaire et politique contre la troupe et en particulier contre le général Georges Nader, originaire de la région et commandant de l’unité héliportée, chargée de la sécurité le jour de l’incident de Koueikhate. Tripoli, le Akkar, Saïda, un même soulèvement et un même objectif : discréditer l’armée qui reste le principal filet de sécurité du pays.
D’ailleurs, le notable de Saïda revient sur ce qui s’est passé récemment dans la ville. La semaine dernière, la capitale du Sud semblait unie pour manifester contre cheikh el-Assir et son sit-in. Mme Bahia Hariri avait même effectué, dans une démarche inhabituelle, une tournée auprès des principales figures de la ville, dont Oussama Saad et Abdel Rahman Bizri, pour préparer une grève générale dans la ville, lundi. Mais quelle n’a été la surprise de ces mêmes figures lorsqu’elles ont appris que le coordinateur général du courant du Futur, Ahmad Hariri, s’est rendu au cours du week-end auprès du cheikh el-Assir, brisant en quelque sorte l’unanimité des notables de la ville en faveur de la grève. Celle-ci n’a donc pas eu lieu et cheikh el-Assir s’installe dans son sit-in, en se préparant même pour l’automne et en améliorant les conditions de confort. Mais le plus important, c’est que cheikh el-Assir commence à avoir des partisans au camp de Aïn el-Héloué et même un peu plus loin, à Iqlim el-Kharroub, où son discours confessionnel séduit de plus en plus de jeunes. L’État, qui, dès le début, a accumulé les gaffes avec cheikh el-Assir, d’abord en lui donnant trop d’importance, avec les coups de fil du ministre de l’Intérieur qui « lui transmettait les salutations du chef de l’État », et ensuite en l’ignorant, croyant que le fait de l’oublier allait lui permettre de se dégonfler comme un ballon de baudruche. Le résultat est que cheikh el-Assir est bien présent, se plaît dans son rôle et rassemble de plus en plus de partisans, tout en dérangeant les habitants de Saïda, dont les commerçants crient à la faillite alors que les villages voisins, eux, se félicitent du sit-in du cheikh.
Le notable de Saïda précité rapporte qu’il a été question à un moment que les figures importantes de la ville demandent une intervention des FSI pour mettre un terme au sit-in du cheikh. Mais des personnalités importantes de la ville se sont élevées contre une telle démarche, assurant qu’il ne faut pas mêler les FSI à une telle opération parce qu’elles n’ont pas suffisamment de moyens pour la mener à bien et qu’il serait préférable de confier son exécution à l’armée.
Toutefois, dans un contexte aussi tendu, comment l’armée pourrait-elle intervenir et prendre le risque de lancer une opération qui pourrait faire des victimes, alors qu’elle ne bénéficie même pas d’une couverture totale des forces de la ville et que le phénomène risque de s’étendre au camp de Aïn el-Héloué et à Iqlim el-Kharroub voisin ? Quelque part, on peut donc considérer que cheikh el-Assir a réussi à faire régner le chaos à Saïda et approfondir le fossé entre les forces de la ville. Il maintient donc son sit-in, d’une part parce qu’il bénéficie d’un appui interne, et d’autre part parce qu’il a des soutiens arabes solides qui refusent, pour le symbole, qu’une force qui appelle au désarmement du Hezbollah soit éliminée du paysage politique libanais.
Dans le camp adverse, on évoque deux lignes rouges : le Hezbollah ne se laissera pas entraîner dans une discorde interne et il ne rendra pas ses armes à la demande du cheikh el-Assir. Le Hezbollah pose aussi une question : si un cheikh chiite avait insulté Saad Hariri ou Fouad Siniora comme le fait cheikh el-Assir contre le Hezbollah et ses dirigeants, quelle aurait été la réaction du courant du Futur et de ses nombreux alliés ? En attendant la réponse, le sit-in du cheikh el-Assir restera en place et l’État impuissant perd chaque jour un peu plus de son autorité.


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14 h 48, le 02 août 2012