En effet, nous assistons à l’émergence d’un nouveau discours politique basé sur le peuple souverain et sa volonté générale de décision, de préférence sans ingérence extérieure (sauf la Libye). En observant les réalités, quelques tendances principales se dégagent, qui expriment les aspirations des peuples arabes à la libération, autour d’une citoyenneté commune et la recherche des interactions communautaires et religieuses. Cette approche de la citoyenneté se trouve reliée à un État de droit, à la démocratie – où toutes les formations politiques ont leur place sans exception –, les libertés publiques, la prise de conscience des droits individuels, le droit au travail – considéré comme un droit fondamental de l’homme – et une éthique de la gouvernance fondée sur la transparence et la responsabilité. À cela s’ajoute une préférence pour le régime parlementaire, accompagné d’une limitation des pouvoirs des gouvernants (un mandat renouvelable une fois) et un État décentralisé.
En matière de politique régionale, on constate un début de réactivation de la Ligue arabe et un retour de la diplomatie.
Au niveau de la philosophie politique du droit, voilà qu’on assiste à l’avènement du droit naturel dans le discours normatif arabe. Il faut dire que l’introduction de la philosophie des droits de l’homme a eu incontestablement des effets bénéfiques, où l’homme se trouve traité comme tel dans son abstraction, indépendamment de toute détermination particulière. Ainsi, une nouvelle conception est en train de faire son apparition, qui combine un droit positif, fixé par la société, et les principes d’un droit naturel, inhérent à l’homme dans son humanité, ce qui est, en soi, une nouveauté, voire une révolution. On allie ainsi la nature humaine et l’affirmation de l’individu, les droits collectifs et les spécificités des peuples. En cela, le nouveau discours arabe est non seulement humaniste mais à caractère universel, couplant le local et le global, ce qui est à même de produire une dynamique populaire d’un genre nouveau.
Si cette évolution dans la pensée politique est inédite, il faut dire que durant les deux dernières décennies, des prémices commençaient à voir le jour dans ce sens. Grâce à des espaces conquis au détriment d’États despotiques, les peuples arabes étaient entrés dans une période d’enfantement de la démocratie politique et sociale, qui a maintenant émergé et se traduit dans les faits avec le printemps arabe.
Que s’est-il donc passé ces derniers temps et en quoi cela peut contribuer à mieux saisir les changements en cours ?
En effet, durant les deux dernières décennies, l’accès à l’information a été un phénomène unique et les formations sur les droits de l’homme se sont multipliées dans les universités occidentales, fréquentées par les étudiants des pays arabes. On ne comptera pas le nombre des associations arabes de défense des droits humains, tant leur registre est important. Les rencontres s’étaient accrues sur la nécessité des réformes politiques ; elles furent largement répercutées par les médias et les chaînes satellitaires arabes, et ont ainsi introduit les valeurs et les règles de la démocratie en les insérant progressivement dans la culture et les mœurs. Car la démocratie présuppose d’abord une culture de la démocratie. Ce faisant, on a assisté à des débats très intéressants dans plusieurs pays arabes et à l’étranger sur le contenu de la démocratie, les normes internationales des droits de l’homme, le droit constitutionnel, la laïcité et son ancrage dans les réalités arabes, l’État civil, le besoin d’une lecture et interprétation moderne de la charia, et la diversité culturelle. On s’est dit favorable aux règles du jeu politique dans une perspective démocratique. D’ailleurs, la presse arabe regorge d’articles sur cette variété de sujets depuis le début de 2011, notamment au Liban, en Égypte et en Tunisie.
Et voilà que les concepts se trouvent réexaminés et progressivement appropriés. Nous avions écrit en 2008 : « Le monde arabe est en pleine transformation et nul ne sait où il va. »
Aujourd’hui, le monde arabe renoue avec la pensée humaniste et progressiste et ses tentatives de démocratisation et de sécularisation qui ont émaillé son histoire moderne. Dans cette optique, il est important de relire la littérature arabe et de réexaminer les quelques expériences démocratiques entreprises dans le passé dans tel et tel pays. Ajoutons que ce monde a connu des mouvements qui ont préconisé l’affranchissement de la servitude et plaidé pour la libération. Aussi, les révolutions en cours s’inscrivent-elles en toute logique dans cette lignée.
À présent, les événements se précipitent et les peuples attendent la suite, à commencer par les élections à venir en Tunisie (Assemblée constituante) et en Égypte (élections législatives et présidentielles), et l’issue – souhaitons victorieuse – du soulèvement du peuple syrien qui fait face à une répression implacable et sanguinaire.
Les retombées seront grandes sur la façon dont le monde arabe repensera le nationalisme et son corollaire le centralisme étatique, et adaptera sa législation. Ce jour-là, le monde arabe passera d’un nationalisme exclusif à un nationalisme plus souple, ce qui est une condition pour l’intégration de ses minorités, qui sont nombreuses, et l’affermissement de la démocratie.
Les révolutions arabes ont surpris tout le monde. Maintenant, laissons ce monde trouver sa propre voie vers la démocratie.
-------------------------------------------------
*Professeur de sciences politiques, Université catholique de Lyon (Institut des droits de l’homme), Joseph Yacoub est spécialiste des minorités dans le monde, des peuples autochtones et des chrétiens d’Orient. Il est l’auteur, entre autres publications, de :
– Au nom de Dieu ! Les guerres de religion d’aujourd’hui et de demain, éd. J-C Lattès, Paris, 2002.
– Les droits de l’homme sont-ils exportables ? Géopolitique d’un universalisme, éd. Ellipses, 2004, Paris.
– Fièvre démocratique et ferveur fondamentaliste. Dominantes du XXIe siècle, éd. du Cerf, Paris, février 2008.
À paraître : L’Humanisme réinventé, éd. du Cerf

