Comme il l’a développé devant ses interlocuteurs étrangers, le patriarche Raï a en tête des chiffres qui sont loin d’être rassurants. Avant l’invasion américaine de l’Irak, il y avait 1 450 000 chrétiens dans ce pays. Ils ne sont plus aujourd’hui que 450 000. Selon certains rapports, les chrétiens auraient été contraints à l’exode selon un plan précis, dans le cadre de l’effondrement de l’État irakien et de la destruction du tissu social de ce pays. En Palestine, berceau du Christ, il n’y a plus que 18 000 chrétiens et au Liban, l’émigration des chrétiens n’a pas cessé depuis l’éclatement de la guerre en 1975. Le patriarche a aussi entre les mains le dossier qu’avait préparé le Vatican, basé sur les rapports des curés de paroisse, qui montre notamment que si le pouvoir syrien continue de contrôler la situation dans les grandes villes, les chrétiens des villages et des régions éloignées vivent dans la peur d’être éliminés par des actes de violence isolés, mais incontrôlables.
Sur un plan plus stratégique, le patriarche Raï craint que le plan américain global pour la région ne consiste à mettre face à face les chiites et les sunnites pour affaiblir les deux parties et protéger Israël. De plus, l’exigence israélienne d’obtenir une reconnaissance d’Israël en tant qu’État juif ne peut que renforcer les extrémismes et porter un coup fatal à la coexistence islamo-chrétienne qui reste l’esprit et la justification de l’existence du Liban. Enfin, le patriarche Raï craint aussi qu’il ne soit plus facile pour l’Occident judéo-chrétien de traiter avec un Orient sans chrétiens, uniquement peuplé de musulmans et de juifs, selon un concept manichéen qui divise les populations en « bons et méchants ». Un tel schéma, s’il s’avèrait justifié, serait de nature à faciliter une nouvelle approche occidentale dans la région qui permettrait d’adopter des positions plus tranchées sans avoir sur la conscience le sort des chrétiens d’Orient, qui d’ailleurs ne sont plus au mieux que 3,5 millions et demi entre le Liban, la Syrie, la Jordanie, l’Irak et d’autres pays de la région.
Toutes ces appréhensions peuvent paraître farfelues, voire irréalistes, mais le patriarche maronite ne peut pas se permettre de les négliger. D’ailleurs, le patriarche grec orthodoxe, Mgr Hazim, est lui aussi sur la même longueur d’onde et a tenu à exprimer sa solidarité avec les positions de Mgr Raï pour bien montrer que ce dernier exprime des craintes partagées par les Églises d’Orient.
Et, comme pour confirmer ces craintes, les rapports des centres d’études et de recherche occidentaux prévoient la prise du pouvoir en Égypte par les Frères musulmans, qui restent la formation la plus structurée en mesure de remporter la majorité des sièges aux prochaines élections législatives. De même, le chef des Frères musulmans de Tunisie, Rached Ghannouchi, a été reçu aux États-Unis, alors qu’en Syrie, les Frères musulmans sont en train de s’armer, sans être critiqués par les chancelleries occidentales qui continuent leurs campagnes contre le régime de Bachar el-Assad.
Les Occidentaux ont beau se vouloir rassurants, rappelant l’exemple des islamistes de Turquie, le chef de l’Église maronite a le devoir, estiment ses proches, d’être circonspect et prudent. C’est pourquoi le patriarche Raï a décidé de continuer à exprimer les craintes de la communauté tant qu’il n’a pas reçu des arguments convaincants. C’est donc en toute connaissance de cause qu’il a développé son point de vue avec ses interlocuteurs occidentaux, défendant « la théorie du moins pire » et soucieux de préserver la présence chrétienne dans la coexistence. C’est donc cela l’esprit de ses tournées dans les régions éloignées pour pousser les chrétiens à rester sur place dans la bonne entente avec leurs frères d’une autre religion. Il a d’ailleurs reçu un appui clair de la part du président de la République Michel Sleiman, connu pourtant pour sa prudence et son souci du centrisme. De plus, selon des sons de cloche recueillis à la hâte par des milieux proches de Bkerké, la majorité des chrétiens serait favorable aux positions du patriarche Raï. Ce serait d’ailleurs la raison pour laquelle les chrétiens du 14 Mars, qui avaient menacé de boycotter la réunion élargie de vendredi à Bkerké, s’y sont finalement rendus.
À ses détracteurs, le patriarche répète qu’il ne brigue aucun poste politique, se consacrant à sa mission : préserver la présence chrétienne dans la région. En même temps, le chef de l’Église maronite, accueilli en héros au Liban-Sud, a demandé à ses interlocuteurs musulmans l’ouverture d’un dialogue franc qui aborde toutes les questions encore en suspens. Une déclaration qui ouvre la voie à un débat national à grande échelle...
Le patriarche a donné et c’est maintenant aux autres de le faire.


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Chris, ne sois pas choqué par l'expression d'André Jabbour : La vérité qui pue . Certains n'emploient-ils pas des termes comme : vachement bon ? l'adjectif contraire donne souvent plus de poids à ce qu'on veut exprimer. Baudelaire en a usé à profusion dans ses vers. OK André Jabbour ? Anastase Tsiris
13 h 51, le 26 septembre 2011