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Moyen Orient et Monde

La décennie du déni de l’Arabie saoudite

Par Mai YAMANI
L’Arabie saoudite n’a peut-être pas été directement pointée du doigt dans la conspiration du 11 septembre 2001 ayant causé la mort de 3 000 personnes, mais une conspiration du silence y couve toujours. Le royaume saoudien dément encore froidement le fait que les actions des terroristes s’inspiraient d’une idéologie née et développée en son sein. Cette attitude semble devenir contagieuse, car même les États-Unis font tout ou presque pour détourner le sujet lorsque l’on souligne le rôle de Saoudiens dans les attentats du 11-Septembre. Les Américains estiment sans doute plus sûr de s’inquiéter de terribles menaces plus théoriques que réelles incarnées par Saddam Hussein ou bien les mollahs chiites de l’Iran.
Dès l’écroulement des deux tours de New York, l’Amérique a voulu imposer au reste du monde sa propre vision de l’attentat terroriste. Le président George W. Bush n’a-t-il pas déjà fait la déclaration suivante : « Vous êtes soit avec nous, soit contre nous » ? Son administration ne s’est-elle pas mise en tête de trier à la hâte les pays du monde entier selon ce critère manichéen ? Aussi, tous les dirigeants des pays musulmans ont craint de se faire mettre au ban, et l’Arabie saoudite s’est sentie particulièrement visée, son régime appréhendant la fin possible des étroites relations avec les États-Unis dont bénéficie le pays depuis des décennies.
Mais ces craintes se sont avérées infondées, car l’administration Bush était bien décidée à estomper le rôle de l’Arabie saoudite dans l’horreur du 11-Septembre. Il est vrai que 15 des 19 pirates de l’air étaient saoudiens, et que l’instigateur de l’attentat, Oussama Ben Laden, est un fils du royaume et qu’il y a été éduqué. Mais l’administration Bush a choisi d’ignorer et d’enterrer toute preuve de la participation de l’État saoudien au complot pour protéger de toute déstabilisation cette longue relation bilatérale, fondée sur les précieux gisements pétroliers mis sous la sainte égide du royaume.
Malgré toutes ces précautions, la légitimité des dirigeants saoudiens est devenue la cible d’un feu soutenu. Le prestige du royaume dans les régimes islamiques alliés en a souffert, car el-Qaëda a été largement perçu comme le produit de sa doctrine officielle, le wahhabisme saoudien. Personne n’était dupe. Le réseau terroriste recevait la grande part de son financement au pays même. Pour limiter les dégâts, le régime devint d’autant plus préoccupé d’une lutte de ses ennemis intérieurs tout en traitant les terroristes « d’étrangers » « de cancres de l’islam », et même, qui l’eut cru, de « sionistes ». Cette stratégie a remporté quelques succès en peignant les jihadistes du pays comme un ramassis d’étrangers, de déracinés et d’apatrides. Les terroristes saoudiens étaient décrits comme des « al-fi’a al-dallah (« les gens qui se sont égarés »). Pour détourner encore plus l’attention, les autorités saoudiennes se sont mises à dénoncer avec encore plus de vigueur la minorité chiite en tant que « cinquième colonne » d’un réseau terroriste financé par l’Iran.
Or, malgré une vigilance accrue, des cellules terroristes saoudiennes se sont activées au sein du royaume après l’invasion de l’Irak par la coalition dirigée par les Américains en 2003. L’année suivante, Oussama Ben Laden décrivait la mainmise des revenus du clan régnant al-Saoud sur la rente pétrolière comme « la plus grande rapine de l’histoire ». Sur ses ordres, des installations pétrolières, le centre pétrolier de la ville de Khobar, le ministère de l’Intérieur et les quartiers généraux de la police de Riyad ont tous été attaqués.
Les attentats du 11-Septembre ont attiré l’attention et les critiques de l’Occident à l’égard du wahhabisme et ont mis la royauté saoudienne sur la défensive quant à une croyance religieuse qui constitue depuis longtemps le fondement légitime du régime. En particulier, le concept du al-wala’ wal-bara’ (« la loyauté envers le système et l’hostilité envers ceux qui lui sont étrangers »), une composante centrale du cursus d’enseignement de tout Saoudien, a été vivement critiqué, car il comportait le devoir de s’engager dans un jihad visant à protéger l’ordre moral. À la demande des Américains, les mentions du concept ont été retirées des manuels scolaires en 2004. Mais c’est bien là le plus loin que pouvait se rendre la « réforme » du système d’enseignement saoudien et d’un cursus empreint de fanatisme.
Le royaume a aussi échoué dans ses programmes pour gagner le cœur et l’esprit des terroristes en captivité. Dans le milieu des années 2000, le royaume recevait des louanges pour la création d’un programme modèle de rééducation des ex-prisonniers saoudiens de Guantanamo. Mais cette prétendue solution, fondée sur un approfondissement des connaissances de la doctrine du wahhabisme, n’a fait que répandre le mal. Les hommes qui ont construit le réseau el-Qaëda de la péninsule d’Arabie étaient justement des diplômés du programme saoudien de rééducation.
La marginalisation d’el-Qaëda par le printemps arabe n’a pas non plus offert de répit au royaume. Évidemment, une démocratie véritable ne peut coexister avec el-Qaëda ; mais elle ne peut non plus évoluer au sein d’une monarchie obscurantiste, obnubilée par une idéologie fondamentaliste. La mort de Ben Laden est venue au moment précis où la plupart des populations du monde musulman étaient en train d’exprimer par des manifestations publiques qu’elles n’avaient aucun désir de voir s’installer des régimes fondés sur un islamisme fanatique s’inspirant du wahhabisme. Or l’Arabie saoudite n’y a trouvé aucun réconfort, car les régimes renversés par le printemps arabe étaient des piliers sur lesquels s’appuyait sa politique régionale de sécurité. Comme pour nier encore toute réalité, le royaume s’est isolé des nouveaux régimes comme s’ils étaient des apostats.
L’incohérence des autorités saoudiennes est calquée sur celle des États-Unis, à moins que ce ne soit l’inverse. Car les Américains ont vacillé entre de timides encouragements des mouvements de révolte du printemps arabe (l’Égypte en étant une illustration particulièrement frappante) et une approbation silencieuse de la répression, comme à Bahreïn. En fait, les États-Unis ont tacitement appuyé l’intervention militaire unilatérale de l’Arabie saoudite à Bahreïn sous le couvert du Pacte de « sécurité » du Conseil de coopération du Golfe afin de réprimer la révolte qui s’y déroulait.
Dix ans après les attentats du 11-Septembre, el-Qaëda est certes marginalisé, mais non par l’Arabie saoudite, qui a hébergé les terroristes, ni par les Américains, qui ne combattaient que Ben Laden et ses acolytes. Le réseau terroriste a plutôt été éviscéré grâce au courage et à la dignité des Arabes des rues de Damas, de Sanaa ou de Tripoli. Si la famille royale saoudienne pouvait un jour reconnaître ce simple fait, elle n’aurait plus besoin de nier les véritables sources de l’insécurité du royaume.

© Project Syndicate, 2011. Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier.
L’Arabie saoudite n’a peut-être pas été directement pointée du doigt dans la conspiration du 11 septembre 2001 ayant causé la mort de 3 000 personnes, mais une conspiration du silence y couve toujours. Le royaume saoudien dément encore froidement le fait que les actions des terroristes s’inspiraient d’une idéologie née et développée en son sein. Cette attitude semble devenir contagieuse, car même les États-Unis font tout ou presque pour détourner le sujet lorsque l’on souligne le rôle de Saoudiens dans les attentats du 11-Septembre. Les Américains estiment sans doute plus sûr de s’inquiéter de terribles menaces plus théoriques que réelles incarnées par Saddam Hussein ou bien les mollahs chiites de l’Iran.Dès l’écroulement des deux tours de New York, l’Amérique a voulu imposer au reste du monde sa...
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