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Liban

Polémique autour de travaux dans la réserve d’Ehden

Environnement Lorsqu’on s’aventure sur les routes des montagnes du Nord, à quelque 1 500 mètres d’altitude, Ehden apparaît comme un bout de paradis, un coin paisible et vert. On ne se doute pas qu’au fond, la nature pourrait être une source de dispute. Pas la nature en elle-même bien évidemment, mais ce qu’en fait l’homme.
29/07/2011
Lancés depuis la seconde quinzaine du mois de juin, des travaux dans la réserve naturelle de Horch Ehden défigurent le site, selon Pierre Mouawad, fondateur et président de l’Association pour la protection des régions montagneuses de Ehden et du Makmel. Celui-ci tire la sonnette d’alarme. « Ils élargissent la route comme s’ils voulaient construire une autoroute, s’exclame-t-il, on dirait une zone militaire qui a été bombardée; » En marchant, il tente de mesurer la largeur de la route : « Presque 10 mètres, le double de ce qu’elle était avant. » Pierre Mouawad contemple la réserve naturelle avec désolation et fait part de son inquiétude profonde de voir ce paysage se transformer pour accueillir une infrastructure qui se développera avec le temps.
Sur le chemin de la réserve, l’écologiste explique que le cours de l’eau va être modifié par la construction d’un nouveau canal au bord de la route. Or il redoute que ces travaux n’affectent la biodiversité de la réserve, à l’origine de sa beauté : plus de 40 espèces d’arbres et plus de 1 000 genres de fleurs étalés sur 1 000 hectares. Nuire à l’équilibre de la nature, au fragile écosystème risque d’aboutir à une extinction de certaines espèces, ce qu’il ne souhaite pas voir arriver.
Plus loin, un tracteur poursuit son travail, et des jeunes sur des ATV se baladent en soulevant des vagues de poussière qui recouvrent la verdure. Pierre Mouawad ne retient pas son émotion : « On dirait (qu’il y a eu) un cataclysme... c’est une honte. » On se demande en effet ce que font dans une réserve naturelle des véhicules à moteur, dégageant des gaz de leurs pots d’échappement...
Il poursuit : « Si j’avais les moyens, j’aurais fermé la route à tout genre de véhicules, en particulier les grosses voitures et les ATV ; mais je n’en ai pas le pouvoir. » Il ajoute qu’« il faudrait au moins renforcer les conditions de passage dans la réserve ». Actuellement, l’entrée est payante pour les touristes piétons, mais les véhicules passent sans s’arrêter et sans payer. Selon lui, faute de pouvoir fermer la route, on doit faire payer les gros engins qui polluent tout sur leur passage, donnant une couleur marron à ce qui est vert.
Horch Ehden a été déclarée réserve naturelle par le gouvernement en mars 1992, en vertu de la loi numéro 121. Se basant sur cette loi, M. Mouawad affirme que ces travaux constituent une « distorsion de la nature ». Ils sont contraires à la loi, et plus précisément aux articles 3 et 4, alinéa 3. L’article 3 explique qu’« il est interdit de lever tout rendement de produit du protectorat, tel que l’enlèvement des pierres, du sable, de l’eau ou de la terre (...) si ce n’est à des fins de recherche scientifique pour améliorer l’écologie des lieux ». L’article 4 dit qu’il est strictement interdit d’entreprendre une action qui viole l’équilibre naturel de la réserve, avec « les mêmes restrictions dans un rayon de 500 mètres autour du site ». Plus particulièrement dans l’alinéa 3 « (...) jeter des ordures ou toute autre action qui nuit au protectorat, déforme les vues ou crée un dommage aux ressources ».

Des travaux sans cesse renouvelés
Interrogée par L’Orient-Le Jour, Sandra Koussa, directrice de la réserve de Horch Edhen, donne un autre point de vue. D’après elle, « chaque année, la pluie hivernale creuse un canal naturel au milieu de la route de la réserve, qui doit être refermé aussitôt la saison finie, aux environs du mois de mai ». Elle explique que cette année est particulière, non seulement parce que les travaux ont débuté tard, mais surtout parce qu’ils sont de nature différente. Cette fois, ayant obtenu les fonds nécessaires de sources externes, elle assure qu’il s’agit de « créer un canal sur le bord de la route une fois pour toutes afin d’éviter que l’eau ne creuse son propre canal au centre du chemin et ne les oblige à recommencer chaque année les mêmes travaux ».
Sandra Koussa précise que « la route n’est pas considérée comme appartenant à la réserve naturelle de Horch Ehden ». « Les travaux effectués ne peuvent donc pas être contre la loi », explique-t-elle. Elle ajoute que ces travaux sont nécessaires puisque c’est la seule route qui mène au « jurd » et qu’elle est souvent empruntée par ceux qui comptent faire des pique-niques sur les hauteurs ou visiter « Aïn el-Nawahir ». Elle assure qu’ils ne dureront que quelques jours encore et que la gestion de la réserve de Horch Ehden est l’une de celles qui « respectent le plus la nature ». Mme Koussa affirme aussi qu’ « aucun arbre n’a été coupé » et que le principal but recherché est la « protection et le suivi de la biodiversité ».
Concernant la poussière soulevée par les ATV ou en provenance des travaux, elle estime que « les conséquences sont les mêmes que celles qui suivent une tempête » et que « le brouillard nettoie tout par l’humidité qu’il apporte ».
Commentant de son côté l’argument qui dit que la route n’appartient pas à la réserve, Pierre Mouawad rit jaune. Il fait remarquer que celle-ci « se situe au centre même de la réserve ». Sur l’explication de Mme Koussa concernant la poussière, l’écologiste assure que « l’humidité transforme la poussière en boue ; or, en été, il n’y a pas de pluie ». En général, l’impact de la poussière sur l’environnement est un fait reconnu, selon lui : celle-ci bouche les pores des feuilles, interrompant le processus de photosynthèse, et les feuilles flétrissent sans oxygène. La plante s’affaiblit avant de mourir progressivement.
Pierre Mouawad insiste sur l’importance « d’un document officiel », un permis ou une licence, mais surtout sur « une étude d’impact » avant le début des travaux. Sandra Koussa rétorque qu’en général, « un rapport est envoyé à la fin de chaque mois au ministère de l’Environnement », autrement dit une fois les travaux entrepris.
De retour à la loi 121, l’écologiste précise que l’article 1 désigne les limites de la réserve avec, à l’Est « la zone de Nawahir ». On peut sans risque de se tromper déduire qu’elle fait partie de la réserve, or il est dit que des pique-niques sont organisés du côté de la source d’eau de Nawahir qui laissent des déchets et que même la chasse y est pratiquée. L’article 10 de la loi 121 met l’accent sur le rôle du comité responsable de la « préservation et la protection » de la réserve. Il est dit aussi que les dépenses doivent être assurées par la municipalité.
On peut alors se demander comment une réserve naturelle de cette importance peut être le théâtre de travaux aussi grands. S’il n’est pas possible de se prononcer sur la légalité des travaux, on peut s’intéresser à d’autres points. Le passage de plusieurs engins par jour et le bruit causé par ceux-ci affectent sûrement la biodiversité. Il serait peut-être plus convenable de garantir une protection assidue de la réserve et de ses alentours en diminuant les mouvements et en misant sur une sécurité physique effective, et de créer des déplacements à dos d’âne ou de mulet par exemple, si on a besoin de se déplacer.
Face à une des deux entrées de la réserve, un homme à qui on demande son avis répond avoir vu « des bouteilles de bière et des cartouches en pleine réserve... Pas beaucoup, mais elles sont présentes alors qu’elles ne devraient pas l’être. Dommage ».
Pour Pierre Mouawad, « l’État de droit n’existe pas », la situation relève d’un « manque de responsabilité », et elle est le produit « d’intérêts personnels » et d’un « manque de transparence ». Pour Sandra Koussa, la situation est « conforme aux règles ». Pierre Mouawad a porté plainte auprès du parquet de Tripoli, il y a quelques jours, et une délégation du ministère de l’Environnement s’est rendue sur les lieux pour inspecter le terrain. Faute de pouvoir communiquer avec le ministère, qui est resté injoignable malgré de nombreuses tentatives, l’affaire reste brumeuse.
Une chose est sûre : la nature fait la fierté d’un pays et l’attachement des hommes à leur terre illustre leur histoire. Si la loi rend la réserve intouchable, il devient urgent de la faire appliquer.

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Paul Pierce

L'anarchie regne car nous sommes par excellence irrespectueux du droit, des lois, de la nature et de l'un l'autre. Le Libanais n'a pas de sens civique au liban. Certains l'acquierent a l'etranger lorsqu'ils realisent la stupiditite de notre societe comparee a d'autres nations. Certains helas sont irrecuperables (surtout nos politiciens et autres gouvernants) et forment malheureusement la majorite. Nous meritons notre sort arretons de nous lamenter et commencons a travailler pour un Liban meilleur.

Bardawil Michel

Si toutes les lois en vigueur étaient appliquées rigoureusement au Liban, le pays serait un paradis à tous les niveaux. Mais malheureusement, en l'absence de l'Etat, c'est les intérêts personnels, l'irresponsabilité, le clientélisme, la corruption administrative etc...Bref, c’est l'anarchie qui prévaut partout!

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