La situation en Syrie reste extrêmement complexe et si les Libanais s’y intéressent de près, chacun à travers le prisme de ses propres opinions politiques, il leur est très difficile de se faire une idée réelle de ce qui s’y passe, tant les versions sont contradictoires. Chaque vendredi a ainsi son lot de morts et pourtant rien ne semble changer dans le fond. Au bientôt cinquième mois du déclenchement du mouvement populaire de révolte, le régime est bel et bien en place, alternant promesses de dialogue et de réformes et « opérations sécuritaires » pour mettre un terme à ce qu’il considère comme une rébellion armée. Les partisans du régime affirment même qu’il serait plus fort qu’auparavant, puisque les interventions étrangères ont montré leurs limites et que même la Turquie aurait assoupli sa position et que les réunions de l’opposition qui se sont tenues à Antalya, à Bruxelles et même à Paris n’ont pas abouti à un projet commun. Sans parler de l’opposition russe à l’adoption d’une résolution condamnant le régime au Conseil de sécurité.
En contrepartie, les partisans de la révolution affirment que leur plus grande victoire réside dans le fait que les Syriens ont désormais le goût de la liberté et de la dignité. Il s’agirait là d’un processus irréversible qui ne peut qu’aboutir à un changement vers la démocratie. Un opposant syrien de passage à Beyrouth raconte ainsi que « les Syriens, qui pendant plus de quarante ans s’étaient habitués à vivre tête baissée, ont retrouvé leur dignité ». Selon lui, le déclic est venu des événements de Tunisie. Pour les Syriens, s’il est possible d’aboutir à un changement dans ce pays où le régime est l’un des plus répressifs de la région, il n’y a pas de raison que cela soit impossible en Syrie. Depuis ce déclic, les gens veulent sortir dans la rue, crier, réclamer, revendiquer, etc. Le barrage de la peur est ainsi tombé et, toujours selon l’opposant, il n’est plus possible de revenir en arrière.
Selon lui, ce sera le régime qui aura recours aux actes de violence (même s’il a pu y en avoir de la part de certains groupes armés à Jisr el-Choughour, notamment) pour empêcher les gens de descendre dans la rue. S’il ne le faisait pas, tous les Syriens capables de marcher le feraient et c’est ce que le pouvoir souhaite éviter. L’opposant ajoute que le régime joue la carte de la répression, « non pas parce qu’il y a des soulèvements armés, mais pour effrayer ceux qui souhaitent manifester et qui seraient très nombreux ». Selon lui, il dispose d’une armée de 500 000 soldats, mais, en réalité, il ne peut compter que sur quelques unités qui lui sont acquises et il les utilise à fond. Toutefois, au bout de quatre mois, et alors que les manifestations se poursuivent, les unités du régime seraient affaiblies et surtout fatiguées. Elles ne seraient donc plus en mesure d’effectuer efficacement le travail d’intimidation et de repérage « des activistes ».
L’opposant venu de Syrie estime aussi que c’est le régime qui joue la carte confessionnelle pour se rendre indispensable auprès des minorités et pour se présenter aux yeux de la communauté internationale comme le véritable défenseur de la diversité du tissu social syrien. Parmi les milliers de slogans brandis par les manifestants au cours des quatre derniers mois, un seul a été surmédiatisé : « Les chrétiens à Beyrouth et les alaouites au cercueil. » Il y en a pourtant eu plusieurs autres réclamant la liberté et la démocratie, mais, selon l’opposant, nul n’en parle. Il donne aussi des exemples du double jeu du régime où, toujours selon lui, des sunnites du village voisin du bourg chrétien de Sqabieh (à l’ouest de Hama) sont venus menacer les habitants en lançant des « Allah Akbar ». Le lendemain, des chrétiens se sont rendus au village pour protester et ils ont découvert qu’il y avait une troisième partie qui tentait de monter chrétiens et musulmans les uns contre les autres...
L’opposant estime aussi que le peuple syrien a historiquement de mauvaises expériences avec les interventions étrangères alors que l’Occident ne connaît pas bien ce pays et ne s’y est pas vraiment intéressé. C’est pourquoi le régime utilise la carte des interventions étrangères pour aiguiser le sentiment national des Syriens et les souder autour de lui. Mais, selon ce témoin actif, l’opposition syrienne est la plus seule au monde. Les Syriens sont conscients du fait que les Américains ne veulent pas réellement renverser le régime et la visite de l’ambassadeur des États-Unis à Hama ne serait, selon cet opposant, qu’un moyen pour l’administration américaine de se dédouaner et d’éviter un carnage. Sachant que le pouvoir veut provoquer des morts, d’abord pour effrayer les manifestants et ensuite pour régler ses comptes avec Hama, l’administration américaine n’aurait trouvé que ce moyen pour déjouer ce scénario. De plus, se demande l’opposant, comment l’ambassadeur a-t-il pu se rendre à Hama à l’insu des autorités, alors que tout le réseau routier est truffé de barrages ? Il y aurait donc, selon lui, une sorte de connivence tacite, d’autant que le régime sait parfaitement qu’avec les problèmes des Américains en Irak et en Afghanistan, ainsi que l’enlisement de l’OTAN et le blocage au Conseil de sécurité, aucune action sérieuse n’est envisagée contre lui.
Pour cet opposant, si le régime avait réellement des intentions de réforme, pourquoi aurait-il arrêté des intellectuels au cours de la manifestation de mercredi ? Pourquoi les médias officiels ne filment-ils pas en direct les manifestations du vendredi à la sortie des mosquées ? Autant de questions qui attendent des réponses. Selon lui, le peuple syrien ne veut que la liberté et la dignité. « Il veut relever la tête, non se jeter dans les bras des Frères musulmans ou de groupes appuyés par l’étranger, qu’il s’agisse de la France, des États-Unis ou d’un autre État. »
Mais ce témoignage est-il réellement représentatif du paysage actuel en Syrie ?
Il mérite en tout cas d’être écouté. Pour l’instant, c’est un mois de ramadan violent qui s’annonce dans ce pays, puisque s’il n’y a qu’un seul vendredi par semaine, durant le ramadan, chaque jour est un vendredi...


Kamel Jaber, depuis le temps que je vous lis sur cette page de l’OLJ votre commentaire m’a intéressée autant qu’il m’a sidérée. Vous dites « Scarlett, vous avez influencé ma vision de la Syrie par cet article, car à aucun moment, le témoignage de votre opposant ne parle d'une rupture avec la résistance libanaise. » Qu’UN seul opposant ayant témoigné sous le couvert de l’anonymat à Mme Haddad, à partir du Liban et n’ayant pas mentionné de projet de « résistance » à la résistance libanaise au cas où Assad tombe, a tout de suite changé votre vision de la Syrie et vous a immédiatement rassuré sur les éventuelles bonnes intentions de l’opposition syrienne a l’égard du Hezbollah? Autant votre commentaire est censé, autant votre conclusion me parait hâtive. Pour un homme de votre trempe, culture et vision, c’est quelque peu étonnant.Je veux bien que pour vous tout ce qu’écrit Scarlett Haddad soit parole d’évangile, mais un seul témoignage ne fait pas le printemps arabe. A moins que je n’aie mal compris le sens de votre phrase…
14 h 31, le 17 juillet 2011