L’explication, il appartient à l’intendance – celle-là même qui devait, jadis, se contenter de suivre – de la donner. Une heure de vol d’un avion de combat coûte la modique somme de 13 000 dollars ; un Tomahawk lancé à partir d’un navire – il y en a eu quelque 178 à ce jour, tirés par trois sous-marins et deux destroyers –, c’est 1,4 million ; un avion perdu en mer (ce fut le cas pour un F-15E « Strike Eagle » qui s’est abîmé le 21 mars dernier), cela représente très exactement 42,33 millions de dollars. L’Américain, nul ne l’ignore, étant très regardant quand il s’agit de la destination de ses impôts, un contribuable, après une simple opération arithmétique, a calculé que le prix de l’appareil perdu représente le salaire annuel de 563 enseignants payés chacun 75 141 dollars par an. L’administration Obama appréciera ce simple rappel dans une année préélectorale.
Les médias s’interrogent sur le coût d’une guerre conventionnelle à une époque où l’on peut obtenir les mêmes résultats grâce aux drones. Surtout, ils se demandent à combien s’élèverait la note finale pour peu que le Pentagone décide de passer à la vitesse supérieure. Des centaines de millions supplémentaires, se contente-t-on d’indiquer dans l’entourage de Robert Gates, secrétaire à la Défense, sans autre précision, après avoir prévu à l’origine une enveloppe de 750 millions pour la présente année fiscale, à raison de deux millions par jour.
Le Mirror londonien n’est pas content et il le fait savoir dans un éditorial au vitriol. « Le conflit, écrit-il, tourne au gâchis, honorable peut-être mais gâchis quand même. Personne n’est responsable, personne ne sait quand tout cela prendra fin, quand sonnera l’heure de la sortie, quel sera le bilan des pertes en vies humaines et en argent (...). C’est une guerre civile qui ne concerne en rien le Royaume-Uni. » Jugement du journal, sous forme de titre à l’article : « Commander David Cameron Is Lost in the Desert ».
Perdu, le Conseil national de transition semble l’être tout autant, qui se retrouve à court de fonds et accuse ses parrains occidentaux de ne pas tenir leurs promesses. « Nous manquons de tout, se plaint le porte-parole du mouvement, Ali Tarhouni. C’est un échec complet. Ils n’ont rien compris ou bien ils s’en fichent éperdument. » La Libye, autrefois l’un des principaux exportateurs de pétrole de l’OPEP, ne parvient plus à exploiter ses réserves, estimées à 45 milliards de barils. La rébellion a besoin quotidiennement de 86 millions de dollars, mais ne sait plus où les trouver ; les raffineries dans les zones orientales qu’elle contrôle ne fonctionnent plus, faute d’acheminement de l’or noir, et les perspectives dans un avenir proche ne prêtent guère à l’optimisme. Tout aussi préoccupant, mais sur un autre plan : des journalistes se sont lancés récemment sur la piste de ces centaines de femmes qui auraient été violées par des soudards venus de Tripoli. Les premiers résultats de l’enquête semblent jeter quelques ombres sur le tableau, faisant dire au chef de la commission onusienne ad hoc : « Je ne prétends pas qu’il n’y a rien de vrai dans ces allégations, mais simplement que nous ne disposons pas de preuves formelles. » Avec la fausse gifle à Mohammad Bouaziz, la fausse blogueuse syrienne, le faux ralliement au clan anti-Assad de l’ambassadrice de Syrie en France, on avouera que cela fait un peu désordre.
Revenons à la « phynance », comme l’appelait le père Ubu.Vous croyez que, sur ce plan, le tableau est moins sombre chez le akh Mouammar ? Erreur ! Dans les rangs des partisans de celui-ci, il y a longtemps que l’on ne sourit plus, pour cause d’étiage financier. Bien sûr, le guide dispose d’un magot de 143,8 tonnes d’or sous forme de lingots, mais en espèces sonnantes et trébuchantes, il ne lui reste plus « que » 500 millions de dollars. En somme, pas de quoi tenir indéfiniment. Ses adversaires non plus, d’ailleurs.
La conclusion, c’est le général Carter Ham qui se charge de l’apporter. Témoignage, dès le 7 avril dernier, de ce commandant en chef US de la zone Afrique devant la commission sénatoriale de la Défense « Nous allons vers une impasse et il faut craindre le maintien en place de Kadhafi pour une durée illimité. » L’intéressé n’en demandait pas tant.

