Or, le gouvernement qui vient de naître ne comporte aucune personnalité du 14 Mars, ce camp s’étant lui-même exclu en refusant d’y participer et en misant, il faut bien l’avouer, sur le fait que la nouvelle majorité ne pourra pas former de gouvernement de confrontation avec l’ensemble de la communauté internationale et avec l’appui d’un Iran isolé et d’une Syrie affaiblie et au sort incertain.
Le gouvernement est pourtant bel et bien né et les réactions internationales sont circonspectes, mais il n’est pas question d’un rejet ou d’une condamnation dans l’absolu. Comment plus de cinq mois après la désignation de Nagib Mikati, cela est-il devenu soudain possible ? Les parties libanaises impliquées dans le gouvernement affirment que la fameuse réunion de mercredi dernier au Parlement a véritablement mis le Premier ministre désigné au pied du mur. Il s’était retrouvé devant le président de la Chambre, Nabih Berry, Michel Aoun et Walid Joumblatt, tous soucieux de voir naître un gouvernement. Le chef du CPL avait d’ailleurs facilité au maximum la naissance du gouvernement, refusant de servir de prétexte à un éventuel retard.
Au lendemain de cette réunion, Walid Joumblatt s’était rendu à Damas et avait rencontré Bachar el-Assad, qui lui avait dit combien la Syrie souhaitait la naissance d’un gouvernement au Liban. Vendredi, alors que tout le monde attendait une naissance imminente, les anciens nouveaux obstacles faisaient leur réapparition, avec le nœud de l’opposition sunnite et l’insistance du chef de l’État à ne pas communiquer le nom du sixième maronite. Le frère de Nagib Mikati, Taha, s’était alors rendu samedi soir à Damas pour d’ultimes tractations et une fois de plus les autorités syriennes avaient insisté sur l’importance de former un gouvernement au Liban le plus rapidement possible, tout en conseillant de ne pas choisir des personnalités provocantes pour l’autre camp.
Mais le problème n’était pas à Damas, mais plutôt à Beyrouth et dans ses ambassades. C’est alors que les responsables ont eu vent d’une sorte d’accord ponctuel entre l’Iran et les États-Unis visant à permettre à l’administration américaine de maintenir ses troupes en Irak au-delà de la fin de 2011, date prévue pour leur retrait. Les Américains avaient en effet fait savoir auparavant qu’ils souhaitaient prolonger un peu la présence de leurs troupes en Irak et aussitôt, le leader chiite, Moktada Sadr, qui a longuement séjourné en Iran, a annoncé qu’il ferait de la résistance même militaire si cela devait se produire. Il semblerait finalement qu’un accord tacite ait été obtenu pour une prolongation minime de la présence des troupes américaines... Cette sorte de trêve aurait permis la naissance du gouvernement Mikati, qui doit encore faire ses preuves et surmonter de nombreux obstacles.
Mais à ce stade, le gouvernement se présente comme un partage équilibré des pouvoirs, puisque les principaux participants sont satisfaits. Le président de la République a obtenu ce qu’il voulait : deux ministres proches, une vice-présidence du Conseil et un ministre de l’Intérieur bénéficiant de son aval. Le président du Conseil a obtenu la part du lion : cinq ministres de Tripoli, verrouillant ainsi la capitale du Nord pour les prochaines élections, et deux ministres sunnites à Beyrouth, augmentant ainsi la part totale des sunnites au sein du gouvernement. Il a aussi mis la main sur les principaux dossiers économiques avec les Finances (Safadi) et l’Économie (Nicolas Nahas). Quant à Walid Joumblatt, il a accru sa part avec trois portefeuilles importants. Mais le grand gagnant reste Michel Aoun avec ses dix ministres et demi (si l’on peut dire), dont Gebran Bassil et Charbel Nahas, avec en prime le portefeuille de la Justice.
L’opposition a aussitôt commencé à faire des calculs pour voir s’il y a ou non un tiers dit de blocage. Mais dans ce gouvernement, les critères qui prévalaient avec les précédents, formés de différentes parties, ne tiennent pas. En tout cas, Michel Aoun a aussitôt estimé que c’est la communauté chrétienne dans son ensemble qui a gagné, et qu’elle gagnera plus encore si les ministres choisis répondent aux aspirations du peuple. Le Hezbollah lui aussi sort gagnant avec la formation d’un gouvernement où, avec ses alliés, il détient plus de la majorité des ministres et où il n’aura pas besoin de se protéger par des textes, le climat général au sein du gouvernement appuyant ses options stratégiques. Quant au président de la Chambre, perdant en nombre, il a gagné en envergure et en popularité, faisant une concession dans l’intérêt du pays, ce que peu de parties politiques auraient fait à sa place. D’ailleurs, en le félicitant, Bachar el-Assad lui aurait déclaré : « Cette position courageuse pourrait servir d’exemple dans la région. »
À chacun ses soucis et ses messages. La vérité c’est que la Syrie peut aussi se considérer satisfaite, car pour la première fois depuis 2005 le Liban se trouve doté d’un gouvernement qui ne lui est pas hostile, ne serait-ce qu’en partie...

