Il a des milliers d'enfants : rien qu'aujourd'hui 5 600 jeunes Libanais étudient la musique aux quatre coins du Liban.
Il faut ajouter les cent musiciens de « son » orchestre philharmonique et ceux de « son » orchestre oriental. Et puis l'équipe : les transporteurs Ali et Zuheir, le bibliothécaire Antranik, Marie, devenue manager, qui met les partitions sur les pupitres avant les concerts, sans oublier oumm Amine, la cafetière qui arrive au Conservatoire aux moments de repos de l'orchestre, et puis Rania, la secrétaire, qui fait tout. Et puis et puis... tant d'autres, tous centrés sur la musique. Il menait tout ce monde à la baguette, sa baguette de chef d'orchestre. Il s'occupait de tout, des problèmes personnels des musiciens jusqu'à la porte coincée de la salle de bains.
Il était ferme, intransigeant, mais aussi fin diplomate quand il défendait l'intérêt de son conservatoire et de ses musiciens.
Je l'ai rencontré pour la première fois il y a vingt ans, à l'époque de la restauration de l'hôtel al-Bustan ; je cherchais un trio de musiciens pour jouer dans les salons de l'hôtel à l'heure du thé. Une amie m'a conseillée de recourir à lui. Je l'ai invité à déjeuner et il m'a raconté comment le conservatoire avait été incendié pendant la guerre civile et qu'il ne restait plus rien : plus de partitions, plus d'instruments. J'en avais les larmes aux yeux.
Le Festival al-Bustan est le résultat de cette première conversation. Il était notre vice-président et nous donnait son appui total et son soutien sans faille ; il était notre guide, nous donnant toujours un avis objectif et juste. Je le rencontrai généralement les dimanches matin, pour discuter de la programmation. Dès qu'il arrivait, sa voix tonnait dans l'hôtel.
Son énergie était débordante et contagieuse. Avec son humour habituel, il ne ratait pas une occasion de nous raconter une anecdote. Lors d'une des conférences de presse du festival, il a fait un parallèle entre le nombre de pianos exportés par le Japon et les narguilés exportés par le Liban.
D'un petit trois-pièces à Sin el-Fil, il a recommencé à bâtir. En 1997, cinq musiciens de la Philharmonie de Vienne, invités par le festival, membres du Wiener Kammerensemble, ont donné une classe de maître bénévole de deux heures dans cet appartement. Joseph Hell, premier violon de l'orchestre viennois, a donné un cours de violon dans une des pièces, le bassoniste Michael Werba dans l'autre et Franz Bauer, le bassiste, dans la salle de bains... De cet HLM à Sin el-Fil au siège principal du conservatoire rebâti, en face du Sérail, entouré des compresseurs bruyants de la ville qui se reconstruit, avec ses musiciens obligés parfois d'enjamber les fils barbelés protégeant le Sérail, Walid Gholmieh a fondé son orchestre qui fait l'admiration des chefs d'orchestre internationaux invités à le diriger.
Un colosse, il a laissé une œuvre colossale qu'il nous incombe de faire fructifier et de faire progresser. Il était visionnaire et voulait rendre obligatoire l'enseignement de la musique dans les écoles. Il avait commencé une campagne pour une salle d'opéra ; si vraiment le Liban veut continuer l'œuvre de Walid Gholmieh, ce sera la création d'une telle salle.
À l'allure impressionnante, il s'imposait naturellement et avait de la prestance. Avec son grand manteau noir flottant sur les épaules, le maestro nous a quittés. Attention, il nous observe d'en haut.
Myrna BUSTANI
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Maestro, addio !
Le grand maestro nous a quittés, endeuillant un Liban à peine sorti des ténèbres et de la barbarie de la guerre, qu'il a rendu à la musique et à la culture.
Fiers, émerveillés et reconnaissants, nous avions assisté sous sa baguette aux concerts de nos deux Orchestres, symphonique national libanais et de musique arabo-orientale, nous les avions suivis dans les églises, les amphithéâtres d'universités, de festival en festival, et d'année en année.
Docteur Walid Gholmieh a non seulement restitué au Liban son patrimoine musical, mais il y a aussi magistralement contribué, mêlant, comme seul un grand musicologue en est capable, les airs d'Orient et d'Occident, offrant aux mélomanes libanais cette diversité multiculturelle qui nous est si chère et qui fait la fierté de notre pays.
Docteur Gholmieh, votre baguette magique va beaucoup nous manquer.
Antoine F. CHAKHTOURA

