On avait parlé d'un cabinet de « fait accompli », mais le terme dérange, paraît-il. Il est vrai que dans un pays où les ego, individuels ou collectifs, sont particulièrement surdimensionnés, placer quelqu'un devant un fait accompli équivaudrait à le mettre K.-O.
Et comme il s'agit d'un pays - et d'une région du monde - où l'on dépense la moitié de son énergie, si ce n'est davantage, à chercher des formules destinées à sauver la face à tout un chacun, il fallait nécessairement trouver autre chose. Exit donc le « fait accompli ».
Il a été question aussi d'un gouvernement de « technocrates ». L'évolution du langage étant relativement lente au Liban, personne n'avait, semble-t-il, remarqué que, dans les démocraties qui plus ou moins se respectent, le terme en question a viré au rouge ces trente dernières années. En France, qualifier quelqu'un de « technocrate », c'est l'insulter, carrément. Pire qu' « énarque », c'est tout dire...
Mais c'est pour d'autres raisons que le mot a déplu chez nos faiseurs de gouvernement (simple vue de l'esprit car, pour le moment, ils sont plutôt faiseurs de rien). On estime, en effet, que la distinction traditionnelle au Liban entre « politique » et « technocrate » n'est plus tellement de mise de nos jours, dans la mesure où certains membres du cabinet sortant, censés à la base appartenir à la seconde catégorie, se sont au bout du compte révélés politiquement plus redoutables, ou en tout cas plus remuants, que ceux de la première. Le cas, entre autres, du ministre des Télécoms, Charbel Nahas, est exemplaire à cet égard.
La politique posant problème, inventons l'apolitique !
C'est dans ce sens, assure-t-on dans les milieux informés, que vont désormais les efforts du Premier ministre désigné, avec le soutien du président de la République et d'autres piliers de la nouvelle majorité.
Autant dire que sur le fond rien n'a véritablement changé : la priorité de Michel Sleiman et de Nagib Mikati, avec le concours silencieux de Nabih Berry et celui plus explicite de Walid Joumblatt, est toujours de mettre en place un gouvernement à la façade « présentable ». On compte même dans ces milieux obtenir pour un tel gouvernement une récompense de l'Occident qui consisterait en des pressions sur le 14 Mars pour l'amener à voter la confiance.
Toujours est-il que, pour en arriver là, il faudra que le Hezbollah, qui, faut-il le rappeler, reste le principal moteur de la nouvelle majorité, accepte de se faire violence à ce point. Un signe dans un sens ou un autre est attendu ce soir avec l'intervention du secrétaire général du parti, Hassan Nasrallah. Ce dernier ne manquera pas, d'autre part, de répondre aux graves accusations lancées dimanche contre son parti par Barack Obama, ainsi qu'aux propos tenus hier par Benjamin Netanyahu.
Sans doute le secrétaire général tentera-t-il, une fois de plus, de suggérer la concomitance, voire la collusion, entre l'Américain et l'Israélien. La réalité est toute différente, le second ayant infligé hier, devant les deux Chambres du Congrès réunies à Washington, un terrible camouflet au premier, non pas tellement par la substance de son discours, qui n'apportait absolument rien de nouveau, mais par le triomphe sans précédent qui lui a été réservé. Car ce succès foudroyant illustre le désarmement total d'une administration américaine face à son opinion publique, plus que jamais acquise à la cause israélienne.
Mais pour en revenir à nos affaires intérieures, si le Hezbollah se montre conciliant, c'est donc vers la formation d'un gouvernement de transition que les efforts se porteront. L'ironie de la chose est qu'au moment où la politique dans son habit le plus inquiétant frappe à toutes ses portes extérieures, le Liban ne peut y répondre qu'en se réfugiant dans l'« apolitique ».

