R - Ben Laden est mort sur la place Tahrir au Caire, et non à Abbottabad. Le printemps des révolutions arabes a exposé l'insignifiance sociopolitique et le hors sujet idéologique d'el-Qaëda. Au cours des événements qui ont marqué les quatre derniers mois dans le monde arabe, le terme « martyr » a été utilisé, mais pas dans le sens des kamikazes jihadistes. Les peuples arabes ont utilisé ce terme pour faire référence aux jeunes femmes et aux jeunes hommes qui ont été tués ou battus en criant « liberté » et « démocratie ». Le renversement d'autocrates arabes par des révolutions laïques et globalement pacifiques en Tunisie et en Égypte a enfoncé le dernier clou dans le cercueil de la popularité d'el-Qaëda dans le monde arabe. Pour les États-Unis, la mort de Ben Laden n'est rien de plus qu'une victoire symbolique. Le succès des révolutions arabes, au contraire, est une victoire stratégique pour le « monde libre » et une défaite stratégique pour el-Qaëda.
Pensez-vous qu'el-Qaëda puisse profiter du chaos au Yémen et en Libye ?
El-Qaëda prospère dans les environnements d'instabilité politique, de chaos, de fragmentation sociale et de faiblesse étatique. Ce n'est pas une coïncidence si el-Qaëda s'est réfugié dans des endroits comme l'Afghanistan, le Pakistan, le Yémen et la Somalie. Dans ces endroits, l'État est soit totalement absent, soit n'a pas la capacité d'assurer le niveau minimum de loi et d'ordre. La guerre américaine « contre le terrorisme » a transformé el-Qaëda en un mouvement plus décentralisé et flexible pouvant opérer à partir de différents endroits sans hiérarchie de commandement centralisée. Il existe dès lors de réelles inquiétudes que les soulèvements en cours au Yémen et en Libye puissent engendrer de nouveaux espaces non gouvernés à partir desquels les militants jihadistes radicaux pourraient se rassembler et planifier des opérations.
Au cours de la dernière décennie, l'Occident et les régimes arabes ont été obnubilés par la question d'el-Qaëda. Pensez-vous qu'en raison de cette focalisation sur el-Qaëda, l'Occident et les régimes arabes n'ont pas vu et anticipé les conséquences du mécontentement croissant au sein des populations arabes en général et de la jeunesse arabe en particulier ? Un mécontentement qui a conduit aux révolutions actuelles.
Les régimes autoritaires arabes ont utilisé la guerre américaine « contre le terrorisme » comme une excuse pour supprimer, un peu plus encore, la liberté d'expression et réduire brutalement au silence toute opposition légitime. Les événements mondiaux qui ont suivi le 11-Septembre ont donné naissance, au sein des populations arabes, à un sentiment collectif selon lequel le monde occidental percevait leur culture comme un terreau pour le terrorisme et l'islamisme radical. La « guerre contre le terrorisme » et les échecs du processus de paix au Moyen-Orient ont également engendré une délégitimisation accrue des élites dirigeantes au yeux des masses arabes.
Les révolutions arabes sont le reflet de l'émergence de sentiments accumulés de perte de pouvoir politique, d'aliénation socioculturelle, de marginalisation économique et d'un sentiment collectif très ancré d'échec et d'humiliation. La dimension psychologique de la « guerre contre le terrorisme » est un des catalyseurs importants du printemps arabe de la démocratie.

