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Moyen Orient et Monde - Le Point

Justice immanente

Le mot de la fin dans le film Witness for the Prosecution fait partie de l'anthologie du cinéma. Son infirmière, Miss Plimsoll, constatant, après avoir examiné le cadavre de Leonard Vole : « She (son épouse) killed him », l'avocat - inoubliable Charles Laughton - rectifie : « She executed him. » Et c'est bien d'une exécution qu'il s'est agi dimanche - sans autre forme de procès, pourrait-on dire, alors que dans l'œuvre de Billy Wilder (1957), tirée d'un récit d'Agatha Christie, il venait d'y avoir un non-lieu prononcé par le tribunal. On ne peut s'empêcher, dans le cas d'Oussama Ben Laden, de penser à quelques précédents connus : le Premier ministre démocratiquement élu de la République du Congo Patrice Lumumba, assassiné en 1961 ; Ernesto Che Guevara, capturé en Bolivie et abattu le 9 octobre 1967 sur ordre du président de ce pays, René Barrientos ; Abou Moussaab el-Zarqaoui, mortellement atteint lors d'un raid de l'aviation US, en juin 2006, contre la localité irakienne de Hebheb, près de Baaqouba.
L'opération américaine d'Abbottabad a été saluée comme une victoire contre le terrorisme, presque une entreprise de salubrité publique. Cela fait partie du jeu des nations. Le chef d'el-Qaëda s'est trop longtemps posé en figure de proue de l'islamisme militant pour que sa disparition ne soit pas applaudie par ceux-là mêmes dont il avait fait ses principaux ennemis, notamment par Barack Obama qui a décrété que « justice has been done ». On peut se poser des questions sur les termes utilisés tout comme sur le mode choisi pour faire disparaître le cadavre : cette immersion contraire aux préceptes de l'islam et qui en a choqué plus d'un. Il reste que, passés les premiers instants d'exaltation pour les uns ou d'abattement pour les autres, c'est un trophée de guerre passablement dévalorisé que brandit Washington. Il est loin le temps où un chef flamboyant, kalachnikov sur les genoux, applaudissait devant les caméras de la télévision à l'effondrement des tours jumelles de Manhattan et au carnage qui s'ensuivit. Dix ans plus tard, l'image du chef charismatique finissait de s'estomper devant celle d'un Ayman el-Zawahiri, véritable cerveau du mouvement à défaut d'en être l'inspirateur. Il y a quatre mois, un certain « printemps arabe » portait le coup de grâce au triste héros des premières années du siècle. Les jeunes de Tunis, de la place al-Tahrir, de Deraa, de Taëz étaient des écoliers en culottes courtes quand les images du Ground Zero continuaient encore de s'imprimer sur les rétines des téléspectateurs du monde entier. Quoi d'étonnant dès lors que les deux seules figures arabes à évoquer cette douloureuse page de l'histoire contemporaine aient été Hosni Moubarak et Mouammar Kadhafi ?
Ben Laden mort, c'est un symbole qui disparaît, certes, mais qui, aussi, ouvre la voie, il y a lieu de l'appréhender, à une multitude de petits chefs, à l'image de ceux qui, depuis quelque temps, se trouvent à la tête d'el-Qaëda de la péninsule Arabique (AQPA), d'el-Qaëda au Maghbreb islamique (AQMI) ou bien de ces groupuscules qui essaiment du Caucase à l'Afrique du Nord et qui promettent d'être plus difficiles à combattre - en tout cas plus nombreux...
L'opération menée par un commando des Navy Seals (Sea, Air and Land), une unité en charge des opérations spéciales, visait à faire d'une pierre trois coups. D'abord venger les morts du 9/11, bien évidemment, et en finir avec l'ennemi public numéro un de l'Amérique. Ensuite dévoiler au grand jour le double jeu pratiqué par les redoutables Inter-Services Intelligence (ISI), soupçonnés de constituer un véritable État dans l'État, de soutenir en sous-main les talibans afghans et même de couvrir un juteux trafic de drogue qui leur permet de financer leurs activités. Enfin affaiblir, ce faisant, ces étudiants en théologie dont on ne sait toujours pas s'ils sont les alliés inavoués ou les ennemis irréductibles des deux régimes voisins. L'administration US, avec une hâte et une insistance qui ont fini par devenir suspectes, s'est dépêchée de « blanchir » Islamabad en répétant que l'expédition avait été menée sans l'assentiment de la partie pakistanaise, ce que cette dernière a confirmé, ajoutant que les « 007 » locaux ignoraient tout de l'affaire. Dénégation difficilement crédible quand on connaît la redoutable efficacité de ces services et que l'on sait que Ben Laden vivait depuis des mois dans une luxueuse habitation (valeur : un million de dollars) d'une ville située à 80 kilomètres de la capitale et connue pour abriter une académie militaire et des officiers supérieurs retraités.
Dans les jours à venir, Washington découvrira que la lutte contre le terrorisme demeure une nécessité de chaque instant, qu'une hydre qui n'a perdu qu'une seule tête n'en devient que plus dangereuse, surtout que la haine de l'« Ugly American » demeure vivace. Trois raisons au moins pour ne pas baisser les bras.
Le mot de la fin dans le film Witness for the Prosecution fait partie de l'anthologie du cinéma. Son infirmière, Miss Plimsoll, constatant, après avoir examiné le cadavre de Leonard Vole : « She (son épouse) killed him », l'avocat - inoubliable Charles Laughton - rectifie : « She executed him. » Et c'est bien d'une exécution qu'il s'est agi dimanche - sans autre forme de procès, pourrait-on dire, alors que dans l'œuvre de Billy Wilder (1957), tirée d'un récit d'Agatha Christie, il venait d'y avoir un non-lieu prononcé par le tribunal. On ne peut s'empêcher, dans le cas d'Oussama Ben Laden, de penser à quelques précédents connus : le Premier ministre démocratiquement élu de la République du Congo Patrice Lumumba, assassiné en 1961 ; Ernesto Che Guevara, capturé en Bolivie et abattu le 9 octobre 1967 sur...
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