Deux inconnues ont faussé les calculs des stratèges de la « nouvelle majorité » : la résistance du tandem Premier ministre désigné-chef de l'État, d'une part, les graves développements en Syrie d'autre part. On comptait aussi, peut-être, sur un rapprochement syro-saoudien, qui semble au contraire s'éloigner.
C'est dans ce contexte que le petit vent d'optimisme que le président de la Chambre a laissé souffler, mercredi - M. Berry avait affirmé que le gouvernement suivra les fêtes -, est retombé hier après une déclaration de Boutros Harb, qui en a souligné le caractère « forcé ».
Pour donner le change quand même, une source du 8 Mars citée par une agence en ligne a affirmé que des progrès sont accomplis sur la voie de la formation du gouvernement et qu'il ne restait à régler que... les deux portefeuilles de l'Intérieur et de la Défense.
En somme, le gouvernement est prêt, il ne reste à régler que l'essentiel.
Pour le chef de l'État, pour le Premier ministre désigné, il n'est pas question, en effet, de former un gouvernement où le Hezbollah et Michel Aoun - et le mouvement Amal à leur traîne - régneraient en maîtres, et où la voix de la moitié de la population libanaise serait étouffée.
Pour rappel, Michel Sleiman et Nagib Mikati exigent, dans la ligne de l'accord de Doha, que dans un gouvernement de Trente, ils disposent de onze ministres, pas un de moins, ainsi que du ministère de l'Intérieur.
Bref, on tourne en rond. Pourtant, la perspective d'un consensus sur un nouveau gouvernement est inversement proportionnelle à l'urgence d'en former un, qui s'impose un peu plus de jour en jour. De toutes parts s'élèvent les voix réclamant qu'un exécutif qui se respecte reprenne les choses en main.
Anarchie rampante
En effet, le vide politique que le torpillage du gouvernement a provoqué, depuis trois mois, commence à être dangereusement remplacé par une certaine anarchie rampante qui a débouché, voici quelques semaines, sur l'enlèvement d'un groupe d'Estoniens et qui a fait deux morts hier à Tyr. Il pourrait en faire d'autres. Ce chaos sécuritaire est-il voulu ? Bénéficie-t-il d'un « couverture politique » ? On se le demande, malgré les démentis.
La rage exprimée par certains manifestants est, en tout état de cause, symptomatique. Elle ne trompe pas. Il y a, dans les scènes des émeutes à Tyr et Ouzaï, quelque chose de comparable aux mouvements de révoltes arabes. Ces derniers n'ont pas été déclenchés, d'abord, pour des motifs idéologiques - c'est ainsi que l'on tente, en vain depuis des semaines, de mobiliser les foules libanaises sur le thème de la déconfessionnalisation politique. Elles ont fleuri avant tout sur un terreau fait de pauvreté, d'absence d'horizon social, de chômage.
C'est ce scénario qui se reproduit, semble-t-il. Ce que ces émeutes reflètent de façon éclatante, c'est - entre autres - l'absence totale d'une politique de l'habitat au Liban, face au déferlement démographique des jeunes générations sans moyens pour se loger, se marier et vivre décemment. Et cette impuissance n'est pas le fait de quelques-uns, mais de dizaines de milliers de jeunes Libanais, toutes confessions confondues, privés d'un accès au logement.
Au blocage politique s'ajoute donc le sentiment de désespérance d'une population excédée par l'inaction, la corruption des pouvoirs publics face à la cherté, avec des salaires bloqués depuis 1996. Avec son flegme, le président de la CGTL, Ghassan Ghosn, ne doit pas s'y tromper. Ses menaces hier d'une grève des transports routiers n'effraient personne. La CGTL est aujourd'hui à la traîne du mouvement social. Elle postillonne.
Ces émeutes suffiront-
elles à réveiller les bergers endormis que sont devenus nos ministres ? La réunion d'urgence du conseil central de sécurité est insuffisante pour le prouver. Car le temps n'est plus aux réunions, mais à l'action.
La contagion régionale
La situation est d'autant plus grave que le Liban commence à ressentir, aussi, les répliques de certaines secousses régionales confessionnelles, notamment en Syrie.
La mosquée al-Mansouri, à Tripoli, où se réunissent pour la prière du vendredi les partisans du parti islamiste Hezb al-Tahrir sera aujourd'hui en état de siège. Ce parti se contentera-t-il du parcours restreint que les pouvoirs publics l'ont finalement autorisé à parcourir, ou cherchera-t-il à forcer le cordon de sécurité déployé par l'armée et les forces de l'ordre. Réponse aujourd'hui, d'autant plus que, bravant l'interdiction officielle, un mot d'ordre de manifestation a été lancé en Syrie même, et que sa répression sanglante pourrait enflammer le mouvement au Liban.
Ces perspectives inquiétantes ont poussé des hommes politiques comme Amine Gemayel à demander que le Liban adopte une position de « neutralité positive » à l'égard de ce qui se passe. Encore que cette position pourrait être jugée insuffisante par Damas.
Cet appel doit être couplé aux démentis répétés du Courant du futur, qui nie toute volonté d'ingérence dans les affaires intérieures de la Syrie. Le député Jamal Jarrah, accusé d'avoir acheminé des armes en Syrie, a redit hier que ces accusations sont une façon de détourner l'attention de ce qui se passe réellement en Syrie et du réel besoin de réforme qui s'y fait sentir, comme en a convenu le président Assad en personne.
Au demeurant, a-t-il dit, si l'on a des preuves, qu'elles soient transmises selon les voies diplomatiques. Et de souligner que lui-même et le Courant du futur tiennent à prouver que ces accusations « ne sont pas crédibles ».
Plus direct, le commandant en chef de l'armée a mis en garde contre la transposition dans la rue des antagonismes politiques qui pourraient s'exprimer. « L'armée, a-t-il répété, ne permettra pas que les circonstances extérieures débouchent au Liban sur une discorde ». Bien dit.

