Tout le monde le sait : le Liban est une arche de Noé polymorphe. Une ultime tour de Babel. Hystérique, affolée, nécessaire et affolante. Tout y est, tout s'y fait. La chauve-souris s'y accouple avec le parapluie, le fer à repasser avec la rose, la mer avec la montagne, les langues se fécondent dans une partouze débridée et puis accouchent, le bikini prend la main du niqab, les bas-résille celle des cornettes, Gaza cohabite avec Ibiza, le bling-bling du maquereau russe avec un pseudo-oxfordisme plus royaliste qu'une Windsor queen, le phénicien avec l'arabe, la croisade avec le jihad, l'Est avec l'Ouest, le muezzin avec David Guetta, le faqih avec le wahhabite, l'oranger avec le cèdre ; tout est là.
Cela va au-delà du métissage, au-delà du message papal, de ces certitudes rabâchées au quotidien dans une espèce d'autosatisfaction risible et rassurante à la fois - dans un immense, un attendrissant rot : si le Liban reste sûrement l'un des plus fascinants laboratoires de la planète, il n'en est pas moins l'une de ses plus ahurissantes poubelles. Où coexistence et, davantage, convivialité tiennent lieu de Graals si loin, si proches. Où s'impose un immense, un gigantesque point d'interrogation : quel plus petit dénominateur commun, quelle plateforme commune, aussi minuscule soit-elle, quels gènes communs, quel ciment continuent, bon an mal an, de lier entre eux des Libanais de plus en plus particuliers ?
Un drapeau ? Cent et un drapeaux, étendards, fanions viennent, le plus souvent, se superposer sur le rouge-blanc-vert primitif, tellement, qu'ils finissent par le diluer assez rapidement pour exhiber ici les couleurs d'un parti, là celles d'un pays-tutelle ; jamais seul, le drapeau libanais est au Liban l'un des plus handicapés qui soit. Une langue ? L'arabe et le libanais, effectivement, fusionnent, en ce pays qui terrasserait le linguiste le plus endurci, avec l'anglais, le français, l'arménien, l'espagnol, le philippin, le saoudien, le persan et toute une batterie d'autres dialectes qui auraient pu, intelligemment utilisées, donner naissance à un bel esperanto au lieu de ces monologues cacophoniques et stériles. Une monnaie ? Pauvre livre libanaise, aussi préservée qu'une devise puisse être par un gouverneur de Banque centrale extrêmement aguerri et alerte, elle est vampirisée dans les règles de l'art par un incontournable dollar-roi et un euro finalement toujours aux aguets. Des frontières ? Si peu... Un même livre d'histoire ? Cette immense blague. Un passeport ? Lorsqu'il n'est pas supplanté par un autre (européen, nord ou sud-américain, africain, océanien, asiatique, etc.), ce petit livret au cèdre bénéficie d'autant de reconnaissance et d'intérêt qu'une serpillière - grâces en soient rendues aux exigences autarciques et dictatoriales du tandem Hezbollah-Amal et à ce palais Bustros transformé depuis quelques années en ministère annexe des Affaires étrangères syro-iraniennes.
Il reste bien l'hymne national.
Et c'est bien là que cela devient ubuesque. L'auteur-compositeur et candidat malheureux aux législatives 2009 dans le Metn sous la bannière aouniste, Ghassan Rahbani, a un ami téléphage : Fouad Khoury. Lequel est tombé on ne saura jamais par quelle diablerie sur un documentaire diffusé par une chaîne de télévision francophone, Toute l'histoire, à propos du Maroc qui a connu au siècle dernier une République du Rif, fondée en 1921 et dynamitée en 1926 à l'issue d'une attaque franco-espagnole, et dont l'hymne national, Batal el-Rif (le héros du Rif), chantait les louanges d'un certain Abdel-Karim Khattabi. Petit, tout petit hic : les vocables et l'architecture grammaticale de ce Batal el-Rif rappellent étrangement les paroles signées Rachid Nakhlé de l'hymne national libanais, créé en 1927 et institutionnalisé en 1943. Quant à la musique, elle est exactement la même que celle composée ou copiée par Wadih Sabra. Exactement. Au tempo près.
Cela a suffi pour surexciter Ghassan Rahbani qui a hurlé au scandale et à l'infamie définitive, en a appelé aux tribunaux, à la morale, à l'éthique, à la survie et qui se voit déjà en Claude-Joseph Rouget de Lisle made in Phénicie. Cela a suffi pour que la chaîne de télévision al-Jadid se lance dans une énième et absconse donquichotterie. Cela a suffi pour bouleverser le Web.
Il est tout de même de ces singeries du hasard : il a fallu près de quatre-vingt-cinq ans après la création de l'hymne libanais qu'un monsieur Dupont féru d'histoire marocaine se cale dans son canapé avec la télécommande en main et bière et chips à portée de bouche pour que l'on se rende compte de la supercherie. Si supercherie il y a. Et pour assister à des crises d'identité nationale aussi carabinées que d'inguérissables psoriasis.
En réalité, les concepts d'échelle de valeur, de priorités et de sens du ridicule n'existent plus dans ce Liban où tout, désormais, est nivelé par le bas. Il serait évidemment très fâcheux que ce Koullouna, que tous les enfants libanais ont chanté et chantent sous le soleil ou la pluie dans les cours de récréation des écoles publiques et privées, ne soit qu'un monstrueux plagiat. Mais il est des choses tellement plus importantes, tellement plus vitales, fondamentales et nécessaires que ce brouhaha existentialiste et très probablement pas dénué d'arrière-pensées politiciennes autour d'un hymne national spolié confiné au burlesque. Les drapeaux changent. Les monnaies changent. Les frontières peuvent changer. Les hymnes nationaux aussi. Tout se réinvente lorsqu'il le faut - et rien n'empêche que cela soit pour le meilleur.
Surtout qu'avant de penser à cet hymne, les duchesses offensées en tout genre devraient d'abord s'inquiéter de la déliquescence mortelle de l'État.
Pire : de la retentissante absence d'une nation - d'un embryon de nation.

