Le Nil au coucher de soleil, au Caire.
Des stigmates de la révolution, il n'en reste que très peu au Caire, où la vie grouillante a repris le dessus et les affaires courantes leur rythme propre, à peine ralenties par les nouveaux ajustements que la nouvelle équipe au pouvoir tente d'apporter. Seuls les bâtiments noircis du siège du Parti national démocratique (PND) proche de l'ex-président Moubarak trahissent ce prompt retour à la normale. D'ailleurs, c'est avec une grande exaltation que les Égyptiens relatent l'incident de la mise à feu de ces blocs de béton qui abritaient jadis les grands décideurs de la république.
Quelques tanks de l'armée, postés près des ambassades et des lieux sensibles, viennent rappeler aux coins de certaines rues les remous que cette ville a connus, il y a à peine quelque semaines.
Sur les grands axes des rues principales, les banderoles qui traînent encore représentent les moments-clés qui ont rythmé la place Tahrir, rappelant la solennité de la victoire arrachée par une jeunesse en délire, avide de liberté et de justice.
« La présidence de l'Université al-Azhar rend hommage à l'action des jeunes Égyptiens, artisans de l'avenir. » Planté au cœur de la capitale, le bâtiment prestigieux continue d'exhiber l'immense banderole signe de soutien à la jeunesse révolutionnaire. Sur les trottoirs, les drapeaux égyptiens, étalés près des autocollants à l'effigie de la révolution, témoignent de l'identité d'un mouvement fait par le peuple et pour le peuple. Même la publicité s'est mise au goût du jour. Hissée au cinquième étage d'un immeuble, une promotion pour une marque de chocolat s'adresse, elle aussi, à la jeunesse instigatrice de l'insurrection : « Lève-toi et reconstruit ton pays. »
Impassible et indifférent à l'agitation frénétique qui s'est emparée de nouveau de la capitale, le Nil sillonne entre les blocs d'immeubles grisâtres de la ville et ses multiples hôtels de luxe, témoignant d'un retour à un calme propice à la réédification de l'État.
Dans la capitale, les regards sont rivés vers les chantiers de réformes qui se trament derrière les murs de la nouvelle administration en place. Les médias, qui se sont appropriés un espace de liberté rarement connu auparavant, rapportent au jour le jour les grands débats nationaux sur la forme que devra prendre le prochain régime et le fameux référendum auquel s'est récemment prêté la population. Les attentes sont grandes, mais les Égyptiens savent que l'avenir leur appartient désormais.
Dans les halls des hôtels de luxe, les employés s'évertuent à raconter aux premiers visiteurs leur version des faits et la dynamique populaire qui a forcé le changement. Avec un enthousiasme expansif, ils expriment leur fierté d'avoir participé à la naissance d'une nouvelle Égypte qu'ils veulent concevoir aux couleurs de la liberté et de la démocratie.
Du portier au directeur exécutif, en passant par les promoteurs des agents de voyages et les chauffeurs de bus, tous se font un plaisir immense de relater les histoires juteuses de détournement de fonds dont s'est récemment saisi la justice, et la saga des Moubarak et de leurs acolytes, devenus une véritable légende en matière de corruption. Au Caire, l'espoir est devenu le maître-mot d'une société qui a soif de jours meilleurs.
Charm el-Cheikh se prépare au tourisme
À quelques centaines de kilomètres de là (à une heure du Caire en avion), dans la ville côtière de Charm el-Cheikh, l'une des rares cités qui n'ont pas pris part activement à la révolution, on s'emploie à rassurer les premiers venus et à rétablir la confiance auprès des touristes qui ont commencé à remplir timidement les hôtels. Ce sont quelque 60 000 chambres, soit près de trois cents hôtels de luxe, qui s'apprêtent à accueillir ceux qui comptent venir passer leurs vacances sur la mer Rouge, pour y découvrir les multiples merveilles terrées dans les fonds sous-marins de la côte.
Célèbre pour ses plages aux eaux turquoises et sa faune aquatique aux créatures magiques, Charm el-Cheikh déploie des efforts immenses pour réhabiliter sa réputation de première destination touristique dans la région. Si la ville, ainsi que l'ensemble du district administratif dont elle fait partie, ne s'est pas manifestée lors du mouvement de protestation qui s'est étendu à près de 28 mohafazats en Égypte, la contagion n'a cependant pas épargné les esprits, et les échos de la victoire marquée contre l'ancien régime sont parvenus à destination.
Conscients que le moindre remous pouvait porter tort à leur seul moyen de subsistance, le tourisme, les Égyptiens ont préféré épargner les rues à Charm el-Cheikh et contenir leur révolte, de peur d'affoler les touristes et condamner la ville. Pourtant, ils ne se sentent pas moins concernés par ce qui s'est passé, relayant l'extase de leurs compatriotes dans les villes plus tumultueuses. La plupart d'entre eux ont mémorisé dans les moindres détails la chronique des événements. Là aussi, la fierté est de mise, et l'engouement est venu s'ajouter à une joie de vivre inhabituelle. La promesse de jours meilleurs n'a fait qu'exacerber le sens de l'humour extraordinaire des Égyptiens. Sans jamais sombrer dans le tragique, ils étalent partout les histoires de corruption relatées par les médias, et citent par cœur le nom des ministres qui sont déjà sous les verrous ainsi que celui des hommes d'affaires corrompus qui ont connu le même destin.
Parmi les histoires les plus en vogue, celle de cet ancien ministre, Ounsi Fikh, « un ancien danseur de la troupe nationale, qui a obtenu les faveurs de Suzanne Moubarak en se hissant au rang de ministre » ; ou encore celle du président du bureau politique du PND, Ahmad Ezz, « un ancien batteur dans un groupe de musique, qui a croisé Jamal Moubarak dans les années 90. Cela lui a valu un poste de commandement au sein du parti, et la modique somme de 40 millions de dollars, obtenus grâce à des détournements de fonds », raconte Zaher, le gardien d'un grand complexe hôtelier.
Si les employés égyptiens de Charm el-Cheikh se complaisent à conter les déboires des gardiens de l'ancien régime, ils ne semblent pas cependant en vouloir autant à Hosni Moubarak, venu se réfugier dans cette ville touristique où il possède quatre villas au « Club du Golfe ».
Le mohafez du sud du Sinaï, Mohammad Choucha, écarte d'ailleurs toute possibilité de révolte contre le président déchu, assurant sur un ton imperturbable qu' « en tant que citoyen, Hosni Moubarak a le droit de résider là où il l'entend en Égypte, en l'occurrence à Charm el-Cheikh ». Ce serait d'ailleurs le compromis auquel serait parvenu le commandant de l'armée la veille de la chute de l'ancien président, à savoir la sécurité du président déchu qui serait assurée en contrepartie de son désistement.
À Charm el-Cheikh, les Égyptiens savent pertinemment qu'une fois la grande victoire acquise, l'heure est à la reconstruction et aux efforts cumulés pour rétablir le fonctionnement des institutions et relancer l'économie, seule issue de sortie pour leur permettre de jouir des fruits de la démocratie.
Dans cette ville côtière au charme particulier, on se prépare frénétiquement à la prochaine saison touristique qui débutera dans quelques semaines. Déjà, les touristes, des habitués surtout, commencent à se déverser sur la côte par petits groupes. À ce jour, les hôtels fonctionnent à 30 % de leur capacité, un taux relativement bas par rapport aux années précédentes, affirment les experts. L'une des difficultés majeures à laquelle doivent faire face en ce moment les promoteurs du tourisme est de parvenir à faire renoncer au gouvernement russe sa récente décision d'interdire à ses citoyens de se rendre en Égypte, une initiative prise au lendemain de la révolution. Selon le mohafez, « la décision est purement politique ». Les Russes représentent près de la moitié de l'ensemble des touristes, soit quelque 2 millions sur les 5 millions qui se rendent chaque année à Charm el-Cheikh. M. Choucha espère toutefois que la prochaine réunion qui aura lieu entre les ministres des Affaires étrangères des deux pays pourra aboutir à la levée de l'interdiction.
Entre-temps, la ville poursuit ses projets de construction. Les nouveaux chantiers, qui essaiment un peu partout, s'activent à fond, préludant à la naissance de nouveaux complexes hôteliers et balnéaires. « À Charm el-Cheikh, il y en a pour tous les goûts », assurent les promoteurs de tourisme. De la simple chambre d'hôtel pour une ou deux personnes que l'on peut louer sur les bords de la mer Rouge, jusqu'aux palais au goût royal, en passant par les luxueuses villas privées destinées aux plus fortunés, cette ville aux loisirs multiples s'est adaptée à tous les budgets. Les amoureux de la plongée sous-marine et des sports aquatiques y trouvent aussi leur bonheur, de même pour les couples du troisième âge à la recherche de tranquillité et de moments de farniente.
La vie nocturne n'est pas dépourvue d'options, et les boîtes de nuit les plus huppées cohabitent avec les cafés orientaux servant le narguilé parfumé. De nouveaux quartiers à la modernité importée font leur apparition sur la carte, comme le Soho qui voit émerger des magasins et des restaurants internationaux. Partout où l'on se rend, les lumières et la musique s'emballent, égayant les rues et les places centrales pour annoncer l'avènement de la saison touristique et stimuler l'humeur des passants.
Maintenant que l'Égypte est libérée du joug de ses anciens gouvernants, place aux défis de la renaissance. La confiance est certes grande et les espoirs aussi fous que le rêve de libération qui a animé la population pendant des semaines. Cependant, le réalisme est de rigueur et les Égyptiens savent qu'il leur faut désormais compter sur le labeur pour réédifier le pays et relancer l'économie.

