Mor Gabriel, centre religieux de Tour Abdin.
Faisant partie du groupe des Églises orthodoxes orientales (avec les Arméniens, les coptes et les Éthiopiens), l'Église orthodoxe syrienne est issue de la première communauté chrétienne d'Antioche. Elle doit son nom à Jacob Baradaï, évêque d'Edesse qui, au VIe siècle, a rejeté les décisions du concile de Chalcédoine (451), n'en reconnaissant que la nature divine du Christ (d'où l'appellation de « monophysite »). Cette Église utilise le syriaque, dialecte néoaraméen, pour sa liturgie, ce qui a amené ses fidèles à prendre le nom de « syriaques », qu'ils préfèrent à celui, peu utilisé, de jacobites. Son écriture retranscrite dans les formes dites « estranghelo » (du grec stroggulê, c.a.d. rond ») s'est développée à partir du IIIe siècle et apparaît pour la première fois dans des inscriptions rupestres, dans la ville d'Edesse (l'actuelle Urfa, au sud-est de la Turquie) et sa région, a précisé Robert Gabriel.
Le christianisme fut prêché à Tour Abdin (montagne des serviteurs de Dieu) dès les premiers temps de notre ère. En l'an 120, il y avait un évêque à Beth Zabday (Azakh). L'église Mère de Dieu de Kharpout existait en 179 ; l'église Mor Yaacoub de Nisible (actuelle Nusaybine) a été consacrée en 338 ; le monastère de Mor Gabriel remonte à 397 et le monastère de Deir Elzafaran (dayro d'kurkmo), à quelques kilomètres de Mardin, a été fondé vers le milieu du Ve siècle, signale le conférencier, avant d'exposer, dans un survol historique, les exactions subies tout au long des siècles par les chrétiens de tradition syriaque à Tour Abdin.
« En 1293, dit-il, le monastère de Saint-Barsoum, dans la haute Mésopotamie, est attaqué, dévasté et brûlé par les Kurdes, et le siège du patriarcat syriaque se déplace à Deir el-Zafaran , à Tour Abdin, pour y rester jusqu'à 1932. De même, après avoir battu les Turcs près d'Angora (Ankara), en 1402, Timor Leng le Mongol va perpétrer de très grands massacres et s'acharner particulièrement contre les syriaques de Tour Abdin. »
En 1895, les assauts contre les chrétiens - Arméniens, Chaldéens, Syriens ou Grecs - prennent l'allure d'une véritable guerre civile et sont largement entretenus par la passivité des autorités ottomanes. Le phénomène prend de l'ampleur au cours de la Première Guerre mondiale : deux vagues d'assaut, en 1915 puis en 1917, sont menées contre les villages de Tour Abdin. « Les Arméniens, les syriaques, les chaldéens et les assyriens de Turquie vont être tués en masse. Les survivants s'islamisent ou parviennent à fuir vers la Syrie, le Liban et la Palestine, où ils étaient protégés par les Français et les Anglais mandatés par la Société des nations », relate Robert Gabriel.
Des 50 villages, il ne reste que sept
Puis, au fil des ans, pour des raisons aussi bien économiques que politiques, les syriaques vont émigrer vers l'Europe, les États-Unis, le Canada et l'Australie. La région étant le théâtre d'une guerre entre le PKK et l'armée turque, l'émigration devient un véritable exode à partir de 1980. Tour Abdin, qui comptait encore quelque 30 000 syriaques au début des années 1960, va être largement peuplé de Kurdes (80 000). Des cinquante villages, où a vécu pendant des siècles l'une des plus anciennes communautés chrétiennes d'Orient, il ne reste aujourd'hui que sept, selon le conférencier. Dans la ville principale de Tour Abdine, Midyat, qui comptait, en 1960, près de 8 000 syriaques, quelque 70 maisons seulement sont habitées par des jacobites. Zaz, investi par les Kurdes, est abandonné en 1993. À Bsorino, ils étaient 300 familles chrétiennes, il n'en reste que 40. Autrefois majoritaire dans la moitié orientale de la province de Mardin, la présence des chrétiens se réduit désormais à quelques dizaines de familles. La petite bourgade d'Idil est aujourd'hui une agglomération fantomatique, où vivent quelques rares familles syriaques.
Un patrimoine historique et spirituel
Riche en monastères et églises, dont les fondations remontent aux premiers siècles de notre ère, le Tour Abdin offre un complexe architectural unique, jonction entre deux styles : celui des églises de Byzance et celui plus rigoureux du premier monarchisme oriental. Ils n'ont dû leur survie qu'à l'épaisseur (plus d'un mètre parfois) de leurs hauts murs. Parmi les plus importants, le monastère Saint-Gabriel, situé à 13 km de Midyat. Fondé en l'an 397 par Mor Shmuel (Samuel) et Mor Shemun (Simeon) de Qartmin, il est considéré comme l'un des plus anciens monastères chrétiens occupés de façon presque ininterrompue. Au VIIe siècle, il a pris le nom de monastère de Mor Gabriel, en hommage à l'évêque Mor Gabriel. De 615 à 1049, il a été le siège épiscopal de Tour Abdin et plus de 1 000 moines y vécurent.
Quatre patriarches et des dizaines d'évêques sont issus de cette école théologique. De 1049 à 1915, le monastère avait son propre diocèse. En 1915, lors du génocide syriaque, les Kurdes l'occupèrent durant quatre ans, avant de le rendre à l'Église syriaque en 1919. Il abrite des enluminures datant des XIIe, XIIIe et XIVe siècles, un Évangile du XIe siècle, et sa salle octogonale, dite de Théodora, daterait du VIIIe siècle. Son église décline « une nef unique, dont la voûte de brique est tout à fait remarquable. Contrairement au plan traditionnel, son axe est perpendiculaire au chœur », signale Robert Gabriel, ajoutant que le couvent sert actuellement de résidence à l'archevêque et à une petite communauté de religieux qui pourvoit à la formation et à l'ordination de moines venant des environs. Tout récemment, suite à la mise à jour du cadastre, le gouvernement turc a exproprié 250 hectares dans l'enceinte du monastère !
Coiffée d'une coupole carrée, l'église de Ha est « une petite merveille architecturale ». Elle aurait été bâtie au premier siècle de l'ère chrétienne, la légende veut même qu'elle ait été construite par les Rois mages allant de Perse à Jérusalem.
Fondé en 493, le monastère Deir Zafaran (au sud-est de Mardin), qui fut restauré à de nombreuses reprises, a été la résidence du patriarche jacobite jusqu'à son exil en Syrie, en 1923. Les lieux, qui sont aujourd'hui occupés par deux moines, offrent deux églises : celle de Mor Hananyo, dont l'autel en pierre taillée daterait du VIe siècle, et l'église de la Vierge Marie, bâtie en 1699. Perché au sommet d'une colline, le village de Aïnwardo comprend une importante église fortifiée, dédiée à Mor Hadbshabo (saint Dominique). Pour avoir repoussé les attaques conduites par les Kurdes lors de la Première Guerre mondiale, Aïnwardo a été surnommé « le village résistant ».
D'autres images encore ont défilé : celles du monastère de Mor Jacob de Salah ; de la vieille église jacobite (VIIe siècle) de Killeth ; Notre-Dame de Yoldat Alaha (à Diyarbakir) avec son abside du IIIe siècle ; la colonne datant de 792, sur laquelle aurait vécu, plusieurs années, le moine Daniel, à Mor Loozor ; le cloître taillé dans le roc de Mar Barsamo (nord-ouest de Kerjaous) ; Bâté (à mi-chemin entre Midyat et Kerboran) dominé par l'église forteresse de Mar-Ephrem... Et tant d'autres lieux qui sont autant de témoignages exceptionnels, non seulement de l'architecture religieuse des premiers siècles en Orient, mais aussi du parcours historique des chrétiens syriaques de la région.

