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Liban - En Dents De Scie

On (ne) badine (pas) avec l’amour

Dixième semaine de 2011.
Alfred de Musset avait un talent, un seul : réussir, très rarement certes mais avec cette manière gracieuse et définitive que seul un aristocrate fin de race peut asséner au monde, à écrire comme s'il était le fils alien de Fiodor Dostoïevski, Stanley Kubrick et Barbara Cartland à la fois. À mettre en images avec juste des mots.
Il a dit : Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n'est qu'un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais s'il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux.
Alfred de Musset aurait écrit de drôles de pages sur cette fascination et cette répulsion absolument siamoises qui régissent l'union ou la désunion au mois de mars depuis l'an 0 (2005) d'une grande majorité des Libanais avec leur place des Martyrs ; avec cette matrice originelle, ce placenta géant, chaud et doux mais qui pourtant, aujourd'hui, rebute. Un peu, beaucoup, furieusement.
Un sacré œdipe ; un sacré inceste.
Au bout de six ans, cette union est en danger. Il y a du laisser-aller. Il y a l'insupportable nocivité de la routine. De la lassitude. Il y a de l'adultère, de la trahison, des coups bas. Il y a d'énormes envies de divorce : beaucoup (trop) de Libanais veulent éviter la place des Martyrs ; ils comptent bien sinon quitter le domicile conjugal, du moins faire radicalement chambre à part. Ils disent qu'on ne les y reprendra plus. Qu'à chaque fois ils se laissent avoir. Que le mandat qu'ils donnent et redonnent depuis six ans aux Hariri, Geagea et autres Gemayel est à chaque fois davantage prostitué, galvaudé, carrément ignoré. Que c'est fini. Demain, ils seront ailleurs. D'autant qu'ils assurent être désormais convaincus que ce n'est pas un éventuel million englué au cœur de Beyrouth un 14 (ou un 13) mars qui sanctuarisera l'État, débarrassera le pays des armes miliciennes, greffera le Liban sur la légalité internationale et la marche du monde, assoiera la primauté de la justice et de la vérité, de la démocratie et du droit, de la stabilité et de la prospérité.
De l'œdipe au matricide, il n'y a qu'un pas ; il risque férocement d'être franchi.
Un meurtre d'autant plus étonnant que ce sont ces Libanais eux-mêmes qui ont ressuscité la place des Martyrs, qui l'ont réinventée, qui l'ont mythifiée. Qui l'ont accouchée. Elle leur appartient, cette place des Martyrs, elle est leur et uniquement leur, un kolkhoze : les leaders du 14 Mars n'y sont qu'en transit ; de très conjoncturels amants de passage dans un ménage à trois beaucoup plus stupéfié que stupéfiant.
Il y a là un reniement de soi. Une espèce de suicide, même.
Je, disait-il, est un autre. Les Libanais qui ne faisaient plus qu'uns avec la place des Martyrs s'en décollent jour après jour, et ce sont ceux qui donneraient tout pour endiguer cette hémorragie qui l'ont provoquée : ces chefs de parti qui n'ont même pas su conserver une majorité.
Le retour de flamme entre ces amants insupportables et magnifiques, entre cette mère-Matrix et ses enfants, est indispensable pour une seule et unique raison : pas pour défendre la suprématie de l'État, pas pour le tribunal spécial, pas contre ces armes que le Hezbollah a furieusement retournées contre le dedans, pas contre le pétainisme du CPL, même pas parce qu'il faut, dans ce Liban où toute neutralité devient criminelle, nécessairement, urgemment choisir (fût-ce entre peste et choléra)... Il est indispensable parce qu'il est impossible de laisser aux autres, quels qu'ils soient, ni par dépit ni par colère, un bien arraché, mérité et enregistré dans le registre foncier de l'histoire au prix exorbitant de mille sueurs, de mille sangs, de mille sacrifices.
Renoncer à la place des Martyrs un 14 (ou un 13) mars serait un acte d'une immense sottise. Parce qu'on ne jette pas de perles aux pourceaux. Et parce que lorsque l'on trouve un Graal, on le garde. Pour soi. Parce que même sur des montagnes de fange où rampent des phoques immondes, le sublime peut advenir. Parce que les leaders politiques sont heureusement mortels, terriblement remplaçables, récupérables et monnayables, des wet wipes dispensables à souhait.
Pas la place des Martyrs, encore moins au mois de mars.
Dixième semaine de 2011.Alfred de Musset avait un talent, un seul : réussir, très rarement certes mais avec cette manière gracieuse et définitive que seul un aristocrate fin de race peut asséner au monde, à écrire comme s'il était le fils alien de Fiodor Dostoïevski, Stanley Kubrick et Barbara Cartland à la fois. À mettre en images avec juste des mots.Il a dit : Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n'est qu'un égout sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais s'il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux.Alfred de Musset...
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