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Moyen Orient et Monde - Le Point

Le K.-O. et le chaos

Placés depuis six semaines sur un siège éjectable, certains dirigeants arabes semblent s'être donné le mot pour se protéger : « C'est moi ou le chaos », comme en écho au lointain et si royal « Après nous le déluge » de Louis XV. Du Caire, hier, à Tripoli, aujourd'hui, telle est la ligne de défense mise en place face à la colère populaire, incapable pour l'heure de faire son choix et qui ne sait que réclamer le changement sans être, pour autant, capable de mettre un nom sur l'homme susceptible de l'apporter. S'il est vrai que l'exercice de l'autorité use, on devrait s'empresser d'ajouter qu'elle épuise surtout ceux qui s'y opposent. D'où, ces jours-ci, le vide sidéral qui s'est emparé de la scène arabe, occupée par la foule qui scande son désir de progrès, de changement, de liberté sans trop savoir vers qui se tourner pour l'exaucer. Et cela donne en Libye un Seif el-Islam Kadhafi - le réformiste de la famille nous dit-on - mettant en garde contre le risque d'une guerre civile ; cela donne, en Tunisie, un président de la commission chargée d'élaborer les indispensables réformes avertissant ses concitoyens que l'anarchie guette et qu'il importe de « ne pas perdre notre liberté parce que nous sommes devenus ivres de liberté » ; cela donne, au Maroc, des rappels de la menace représentée par la redoutable AQMI (el-Qaëda au Maghreb islamique), pour calmer l'ardeur des manifestants clamant « À bas l'autarcie ! » On pourrait multiplier à l'infini les exemples de ces appels « à la raison » comme autant de coups de frein à l'approche du grand virage.
En tenant compte du facteur « héritage », la moyenne de l'exercice de l'autorité suprême pour les chefs d'État en place tourne autour d'une vénérable trentaine. Leurs qualifications, elles, sont d'ordre militaire ou apparenté, c'est-à-dire que lorsqu'ils ne sont pas issus de la Grande Muette, ils ont jugé sage de s'y enrôler - pour la forme, bien entendu, et jamais à un grade inférieur à celui de colonel -, comme si le prestige de l'uniforme était de nature, à lui seul, à palier un désolant manque d'expérience. Si l'on excepte le « akh Mouammar », auteur le 1er septembre 1969 d'un coup d'État qui fit couler pas mal d'encre mais très peu de sang, le raïs égyptien fut le successeur de deux colonels (Nasser jusqu'en 1970, puis Sadate jusqu'en 1981) qui restèrent en place près de trois décennies. D'ailleurs, on se plaît à souligner dans le monde arabe que si Hosni Moubarak a survécu à non moins de cinq présidents américains, Kadhafi aura côtoyé, lui, trois présidents égyptiens, avec un inégal bonheur il est vrai.
Toujours est-il que, les choses étant ce qu'elles sont et la nature humaine ce qu'elle est, demeure cruellement vraie la sentence édictée il y a cent vingt-quatre ans (eh oui ! C'était en 1887) par John Emerich Dalberg : « Le pouvoir corrompt, et le pouvoir absolu corrompt absolument. » Le même lord Acton ajoutait, comme pour donner plus de force à son jugement : « Great men are almost always bad men » - on s'abstiendra d'en conclure que l'inverse est vrai, loin de là... Un siècle auparavant, le grand William Pitt ne disait pas autre chose, dans un discours devant la Chambre des lords : « Le pouvoir sans limite est susceptible de corrompre l'esprit de ceux qui le détiennent. » *
Les Égyptiens veulent se croire certains d'avoir trouvé un palliatif, sinon la panacée à tous leurs malheurs. L'armée s'est engagée à faire respecter la loi et l'ordre pour une période intérimaire de six mois, passée quoi la mécanique mise en place entre-temps devrait commencer à fonctionner. Pari pascalien, à en croire les optimistes ; pari perdu d'avance, disent les pessimistes. Justification des premiers : si le résultat est conforme à nos aspirations,la partie aura été gagnée ; dans le cas contraire, nous aurons obtenu un peu de temps, ce qui permettra aux esprits de préparer l'avenir immédiat. Explication des seconds : la plupart des régimes du demi-siècle passé s'étaient engagés au départ à respecter un délai plus ou moins court permettant au pays d'opérer une transition en douceur, suivie d'un retour de l'armée dans les casernes. On voit, ajoutent ces esprits chagrins, où cela nous a menés. À quoi répond le chœur de tous ceux qui appartiennent au camp des « ni-ni » : fort bien, mais alors, quelle pourrait être la solution ? Eh bien, elle consisterait pour ces peuples qui continuent encore, jour après jour, à apporter la preuve de leur courage, de leur obstination, de leur générosité, à préparer leur retour sur la scène de la rue la charge, encore et encore.
Notre problème, disait il y a peu Abdel Razek Kilani, bâtonnier de l'ordre des avocats de Tunisie, est que le système Ben Ali est toujours en place. Combien de systèmes demeurent debout, un peu partout ?
Et combien de Bastille restent encore à prendre ?

* « Unlimited power is apt to corrupt the minds of those who possess it. »
Placés depuis six semaines sur un siège éjectable, certains dirigeants arabes semblent s'être donné le mot pour se protéger : « C'est moi ou le chaos », comme en écho au lointain et si royal « Après nous le déluge » de Louis XV. Du Caire, hier, à Tripoli, aujourd'hui, telle est la ligne de défense mise en place face à la colère populaire, incapable pour l'heure de faire son choix et qui ne sait que réclamer le changement sans être, pour autant, capable de mettre un nom sur l'homme susceptible de l'apporter. S'il est vrai que l'exercice de l'autorité use, on devrait s'empresser d'ajouter qu'elle épuise surtout ceux qui s'y opposent. D'où, ces jours-ci, le vide sidéral qui s'est emparé de la scène arabe, occupée par la foule qui scande son désir de progrès, de changement, de liberté sans trop savoir vers...
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