Dans Benghazi la rebelle, les habitants sont prêts à en découdre jusqu’au bout. Photo Reuters
La Libye est secouée depuis le 15 février par un mouvement de contestation du régime de Mouammar Kadhafi, au pouvoir depuis 42 ans. Hier, l'organisation Human Rights Watch a évoqué un bilan de 233 morts depuis le début de la contestation, mais ce chiffre devrait être désormais beaucoup plus important. La Fédération internationale des ligues de droits de l'homme (FIDH) a avancé de son côté un bilan de 300 à 400 morts. Le mouvement s'est étendu dimanche à Tripoli, où divers lieux du pouvoir, dont des postes de police, la Salle du peuple accueillant des réunions officielles ou le ministère de l'Intérieur ont été incendiés. Hier, les communications téléphoniques ainsi que l'accès à Internet étaient toujours très perturbés.
Fatwa contre Kadhafi
À la lumière de ces événements, un très influent théologien musulman, cheikh Youssef al-Qardaoui, a émis hier soir une fatwa, appelant sur la chaîne al-Jazira l'armée libyenne à assassiner Mouammar Kadhafi, pour « en débarrasser la Libye ». Ce théologien qatari d'origine égyptienne a également demandé à l'armée « de ne pas obéir à celui qui lui ordonne de frapper son propre peuple » et a appelé les ambassadeurs à se dissocier du régime.
De fait, plusieurs dirigeants libyens ont fait défection. Le ministre de la Justice, Moustapha Abdel Jalil, a démissionné « pour protester contre l'usage excessif de la force » contre les manifestants. C'est également le cas de plusieurs diplomates libyens en poste à l'étranger, comme l'ambassadeur en Inde, mais aussi des pilotes de deux Mirage F1, qui ont atterri à Malte en affirmant avoir fait défection après avoir reçu l'ordre de tirer sur les manifestants à Benghazi, deuxième ville du pays et centre de la révolte depuis le 15 février.
Pour sa part, Seif el-Islam Kadhafi a annoncé hier soir la création d'une commission d'enquête sur les violences, présidée par un juge libyen, a rapporté la télévision d'État. Cette commission, composée « d'organisations libyennes et étrangères de droits de l'homme », sera chargée « d'enquêter sur les circonstances et les événements qui ont provoqué plusieurs victimes », a ajouté la télévision. Dans la nuit de dimanche à lundi, Seif el-Islam avait brandi la menace d'un bain de sang. Les « forces qui tentent de détruire la Libye et de la démembrer sont armées et le résultat sera une guerre civile. Personne ne se soumettra à l'autre et nous nous battrons », a-t-il prévenu, tout en promettant des réformes. En outre, Seif el-Islam a affirmé que la Libye était la cible d'un complot étranger et que des éléments libyens et étrangers, notamment tunisiens et égyptiens, tentaient de détruire l'unité du pays pour instaurer une république islamiste. Il a reconnu que plusieurs villes, dont Benghazi et Al-Baïda dans l'Est, étaient la proie de violents combats et que les émeutiers s'étaient emparés d'armes militaires. Selon lui, des chars étaient aux mains de civils à Benghazi. D'après la FIDH, plusieurs villes, dont Benghazi, sont tombées aux mains des manifestants à la suite de défections dans l'armée.
Évacuations massives d'étrangers
L'Égypte, pour sa part, a indiqué que deux de ses ressortissants avaient été tués en Libye et que 4 000 Égyptiens avaient fui ce pays. L'armée autrichienne, qui comptait évacuer des ressortissants autrichiens vers Malte à bord d'un avion militaire, a annoncé que l'espace aérien au-dessus de Tripoli était fermé jusqu'à nouvel ordre, avant de revenir sur ses déclarations tard en soirée. De nombreux pays européens organisaient l'évacuation de leurs citoyens, dont l'Italie, le premier partenaire commercial de la Libye. Des entreprises, comme les groupes pétroliers Total, BP, ENI et Statoil, ont aussi pris des mesures en ce sens. La Chine a demandé à ses hommes d'affaires de différer leurs déplacements en Libye et aux entreprises chinoises de prendre leurs précautions en raison des affrontements qui secouent le pays. Les États-Unis ont ordonné le départ de leur personnel diplomatique « non essentiel ». La Russie préparait également l'évacuation de ses ressortissants.
Intervention de Kadhafi
Silencieux depuis le début du mouvement, le colonel Kadhafi est intervenu tard dans la nuit à la télévision libyenne confirmant sa présence à Tripoli et non au Venezuela. Le chef de la diplomatie britannique, William Hague, avait indiqué dans l'après-midi avoir « vu des informations qui suggèrent qu'il est en route » pour le Venezuela, mais ce pays a démenti, affirmant tout comme le régime que le guide se trouvait toujours en Libye.
Sur le plan international, le secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, a déclaré hier à Mouammar Kadhafi, lors d'une conversation téléphonique, que les violences devaient « cesser immédiatement ». Les 27 pays de l'Union européenne ont pour leur part « condamné » dans une déclaration commune la répression des manifestations et demandé que soit mis fin « immédiatement » à la violence, tout comme le secrétaire général de l'OTAN. La chef de la diplomatie américaine, Hillary Clinton, a également réclamé « l'arrêt du bain de sang inacceptable », soulignant son inquiétude face à la situation en Libye.

