Un manifestant égyptien, membre des Frères musulmans, en train de prier sur la place Tahrir, lors des protestations qui ont secoué l’Égypte. Patrick Baz/AFP
Faut-il craindre l'arrivée au pouvoir des Frères musulmans en Égypte ? Depuis le déclenchement de la révolte populaire contre Hosni Moubarak et jusqu'à sa démission, les pays occidentaux, Israël et une partie des médias ont appréhendé la montée en puissance de la confrérie islamiste, considérée actuellement comme la principale et la mieux organisée des forces d'opposition du pays. Des « Ikhwane » qui, en outre, sont officiellement sortis de l'ombre lors des discussions entamées par le vice-président égyptien Omar Souleimane avec des responsables des Frères musulmans, dans le cadre du dialogue national auquel les forces politiques d'opposition ont été conviées.
« Ces réunions ne concernaient pas uniquement des membres des Frères musulmans, mais les médias ont focalisé sur ces derniers », explique Abdallah Schleiffer, professeur émérite à l'Université américaine du Caire (AUC). Selon lui, « les Frères musulmans ont été astucieux, politiquement intelligents, en adoptant un profil bas durant la révolte, affirmant à maintes reprises qu'ils participent au mouvement aux côtés des autres groupes et qu'ils ne sont pas intéressés par la présidentielle. Ils sont même allés plus loin en affirmant dernièrement qu'ils ne veulent pas le pouvoir en Égypte ». La confrérie a donc préféré rester en retrait, sachant qu'elle serait immédiatement stigmatisée par le gouvernement, qui en profiterait pour l'attaquer puisqu'elle est une cible facile.
« L'idée des Frères musulmans était de ne pas apparaître d'une manière trop voyante pour que le régime de Moubarak ne puisse pas dire que cette révolte est contrôlée par eux et, par ce biais, gagner l'appui des gouvernements étrangers face aux manifestants, puisque la mouvance islamiste égyptienne constitue pour les pays occidentaux et pour Israël une peur et une menace », ajoute Dominique Thomas, spécialiste de l'islamisme radical à l'École des hautes études en sciences sociales (Ehess).
En effet, ajoute-t-il, tout le monde craint que les Frères musulmans récupèrent les fruits de ce soulèvement, sachant néanmoins qu'ils n'ont pas initié cette révolte.
« Les mouvements qui ont initié la contestation, à l'instar du Mouvement du 6 avril (un groupe prodémocratie né en avril 2008 quand des milliers d'ouvriers textiles se sont mobilisés contre leur condition de travail), n'ont rien avoir avec les Frères musulmans, d'autant que ces derniers n'ont pas actuellement d'influence sur la classe ouvrière comme ils en avaient il y a 30 ou 40 ans », explique Abdallah Schleiffer, ajoutant que la confrérie était quasi absente les premiers jours du mouvement de contestation populaire. Toutefois, « il était impossible que le mouvement islamiste ne puisse pas réagir ou participer à ce soulèvement. Les Frères musulmans auraient été complètement isolés et discrédités », ajoute Dominique Thomas, estimant qu'il est normal que les Frères musulmans participent à la contestation populaire : « Leur stratégie est donc logique. » Quand il a fallu donner plus de poids aux manifestations, les Frères musulmans ont appelé à rejoindre massivement le mouvement de contestation. Grace à leurs réseaux, ils ont donc contribué activement à la réussite des grandes manifestations qui se sont déroulées dans les grandes villes du pays. Il est donc normal qu'ils paraissent comme une force incontournable, explique M. Thomas.
« Il faut toutefois différencier sur le terrain entre les divers groupes islamistes et salafistes autres que les Frères musulmans », avertit M. Schleiffer, estimant qu'en gros, « les Ikhwane font partie intégrante du mouvement social, mais leur poids a été sciemment exagéré, notamment par le pouvoir ou tout simplement par ceux qui les considèrent comme une menace ».
Les deux experts excluent par ailleurs la menace d'un scenario à l'iranienne. Pour M. Schleiffer, « personne ne prend au sérieux les déclarations iraniennes pour un régime islamique. Même les Frères musulmans ont pris leur distance vis-à-vis du discours iranien, puisqu'ils ont affirmé faire partie d'un mouvement de contestation national et non pas islamique. Les propos purement démagogiques du régime iranien ont entraîné une réaction négative chez les Égyptiens qui ont été offusqué par les appels lancés par l'Iran à l'armée pour déserter et rejoindre les manifestants ». « L'Iran est loin d'être un modèle. Il ne faut pas oublier que ce pays est chiite et non arabe. Les traditions et la culture ne sont pas forcement les mêmes », ajoute M. Thomas
D'autre part, se pose la question de savoir si les Frères musulmans ont eux-mêmes une stratégie claire. On sait qu'à l'intérieur du mouvement, l'on compte des conservateurs mais aussi des pragmatiques. Donc « la ligne politique actuelle semble être de composer avec les autres forces politiques, comme c'est le cas au Yémen, en Jordanie ou au Koweït, dans un Parlement ouvert et démocratique. Ou comme en Turquie où il y a parfois des alliances très hétérogènes sur le plan doctrinal », explique-t-il.
Quelle participation ?
Même si les Frères musulmans devraient jouer un rôle politique, « je ne crois pas que l'armée soit aujourd'hui prête à leur accorder un portefeuille aussi important que la diplomatie ou la défense. C'est complètement inenvisageable », estime M. Thomas. L'armée n'est pas encore infiltrée par les Frères musulmans, elle est donc très nationaliste et garante des traités signés par l'Égypte, notamment avec Israël. Ils n'auront pas d'influence sur la politique extérieure égyptienne. Par contre, les Frères musulmans étant appelés à jouer un rôle important dans la vie politique, s'il devait y avoir une crise importante ou des événements majeurs, comme la guerre contre Gaza en 2009, ils auraient une influence beaucoup plus importante que par le passé pour faire pression sur l'armée et le pouvoir.
Pour Dominique Thomas, il faut attendre de nouvelles élections, ou tout au moins une libéralisation de la vie politique de manière ouverte et totalement démocratique, pour savoir si vraiment les Frères musulmans vont récupérer une partie des fruits de cette révolte. « Sachant qu'ils ont une forme de légitimité, il est très difficile de parler du potentiel des Frères musulmans en termes de vote ou d'estimer leur poids si des élections législatives se déroulent prochainement. Surtout qu'il n'y a jamais eu d'élections totalement libres et démocratiques en Égypte, et les institutions de sondages ne sont pas fiables » ajoute-t-il.
Il faut qu'il y ait une chute des autres partis ou une désorganisation des autres mouvements politiques pour qu'un raz-de-marée politique profite aux Frères musulmans. Pour M. Schleiffer, le résultat de ces derniers ne sera pas uniquement la conséquence de leur propre poids dans la société égyptienne, mais il sera également en rapport avec le poids des autres groupes qui vont participer au scrutin. Il faut prendre en considération les autres mouvements salafistes en Égypte, qui sont apolitiques et ne votent pas, sans oublier les réseaux de clientèle locaux et l'armée. « Durant les législatives de 2005, quand ils ont eu 88 sièges, les Frères musulmans ont directement bénéficié des attaques du gouvernement contre la confrérie. Les opposants au régime ont en effet sanctionné le pouvoir en votant pour le mouvement islamiste, alors que les autres partis politiques, comme le Wafd, ont été complètement atrophiés », explique-t-il.
« De toute façon, les Frères musulmans en Égypte ne pourront pas gouverner seuls. Ils n'auront pas de majorité. Il y aura forcément des alliances à construire, et l'armée sera toujours là pour essayer de garder une partie des pouvoirs régaliens, comme la Sécurité, la Défense, les Affaires étrangères », estime M. Thomas. Pour lui, s'il y a une opportunité pour un vrai dialogue, le pragmatisme des Frères musulmans l'emportera. S'il y a un blocage, les conservateurs auront plus d'influence. « C'est donc en fonction des décisions et des options politiques du pouvoir que les Ikhwane s'adapteront », souligne-t-il.
Les choses évoluant très rapidement actuellement en Égypte, toute prévision reste difficile. « Tout ce qu'on peut affirmer aujourd'hui, c'est que les décisions essentielles pour l'avenir du pays sont entre les mains de l'armée qui, elle-même, me semble-t-il, est divisée sur ses décisions à prendre, ajoute Abdallah Schleiffer. Les décisions-clés sont entre les mains de l'armée, le reste dépendra donc de ses actions », conclut-il.


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