La foule place el-Tahrir était furieuse, hier, après le discours de Moubarak. « Reste à ta place, nous venons te chercher », prévient cette affiche brandie par les manifestants. Dylan Martinez/Reuters
« Je suis conscient du danger que représente cette croisée des chemins (...) et cela nous impose de faire passer d'abord les intérêts supérieurs de la nation », a-t-il ajouté, sans toutefois annoncer sa démission en tant que chef de l'État comme l'exigent depuis plus de deux semaines des centaines de milliers de manifestants à travers tout le pays. « La transition du pouvoir va d'aujourd'hui à septembre », a-t-il ajouté, en référence à la date de l'élection présidentielle à laquelle il a promis de ne pas se présenter.
M. Moubarak a en outre annoncé l'amendement de cinq articles controversés de la Constitution et l'annulation d'un sixième article (voir encadré).
M. Moubarak a également répliqué aux appels répétés de plusieurs pays occidentaux, dont les États-Unis et l'Union européenne, à une transition pacifique du pouvoir en Égypte. « Je ne me suis jamais plié aux diktats étrangers, j'ai toujours préservé la paix et œuvré pour l'Égypte et sa stabilité », a-t-il dit. « Je n'ai jamais recherché le pouvoir », a-t-il répété, au cours de son discours parsemé de rhétoriques nationalistes. « Je veux être enterré en Égypte », a-t-il déclaré, sous-entendant qu'il ne prendrait pas le chemin de l'exil comme l'a fait l'ex-président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali sous la pression populaire.
Dans une allocution de vingt minutes, Hosni Moubarak a également exprimé sa compassion pour ceux qui ont perdu des proches dans les manifestations et il a dit s'engager à ce que les défunts, dont le nombre est estimé à 300 par les Nations unies, ne soient pas morts en vain.
Place el-Tahrir, des centaines de manifestants ont aussitôt brandi leurs chaussures en direction de l'écran sur lequel était retransmis le discours du président, geste insultant et méprisant dans le monde arabe, en chantant « À bas Moubarak ! Dégage, dégage ! »
D'autres ont appelé à une grève générale immédiate en réclamant que l'armée, qui s'est déployée en force autour des manifestants, prenne position : « Armée égyptienne, il faut faire un choix, le régime ou le peuple ! »
Le vice-président Omar Souleimane, récemment nommé à ce poste non pourvu depuis 1981, s'est un peu plus tard adressé lui aussi à la nation. Il a appelé les protestataires à rentrer chez eux, en s'engageant à « préserver la sécurité » et la « révolution des jeunes ». Il a déclaré qu'il existait une feuille de route pour la transition, soulignant qu'il superviserait un « transfert pacifique du pouvoir ».
Mais à quelques heures de la « Journée des martyrs » prévue aujourd'hui, la colère dans les rues du Caire et d'Alexandrie fait redouter des dérapages, alors que l'armée, déployée dans les rues depuis deux semaines, a annoncé qu'elle prenait la situation en main pour protéger la nation.
« Il ne paraît pas comprendre la magnitude de ce qui se passe en Égypte. À ce stade, je ne pense pas que cela suffira », commente Alanous al-Charek, de l'Institut international d'études stratégiques à propos du discours du raïs. « Il a réalisé un tour de passe-passe. Il a transféré l'autorité à Omar Souleimane tout en conservant en quelque sorte sa position de dirigeant. »
« Étant donné l'intense déception que provoque ce discours en Égypte, le pays est entré ce soir dans une période inquiétante de tension extrême et de danger qui ne peuvent être réglés que par un changement de régime crédible acceptable par la majorité des Égyptiens », note pour sa part Mohammad el-Erian, de Pacific Investment Management Co.
Dans la journée, les forces armées avaient publié un « Communiqué numéro un » annonçant qu'elles intervenaient pour protéger la nation. Certains Égyptiens ont considéré cette intervention comme un coup d'État militaire après le mouvement de contestation sans précédent.
De son côté, l'opposant égyptien Mohammad el-Baradei a averti hier soir sur le site de microblogs Twitter que l'Égypte allait « exploser » et affirmé que l'armée devait intervenir « maintenant » pour « sauver le pays ». Plus tôt dans la journée, M. el-Baradei avait appelé à laisser la place à un conseil de trois personnes et un gouvernement d'union nationale, dans des interviews à des publications américaine et autrichienne.
Mercredi, le pouvoir avait durci le ton. Le ministre des Affaires étrangères, Ahmad Aboul Gheit, affirmant que l'armée, qui cerne depuis des jours la place el-Tahrir, interviendrait « en cas de chaos pour reprendre les choses en main ».
Parallèlement, à Washington, la Maison-Blanche a annoncé que le président américain Barack Obama allait réunir son équipe de sécurité nationale après le discours de M. Moubarak. M. Obama avait auparavant assuré que « ce qui est parfaitement évident est que nous sommes les témoins de l'histoire en marche » en Égypte.

