Alors que de nombreux observateurs n'avaient pas écarté la possibilité que le scrutin donne lieu à un regain de violences entre Nordistes et Sudistes - sombre perspective alors que la guerre civile Nord-Sud a fait, entre 1983 et 2005, deux millions de morts -, « le scrutin s'est déroulé aussi bien qu'il pouvait se dérouler », note Marie-Joëlle Zahar, professeure à l'Université de Montréal et spécialiste du Soudan. Au cours de la semaine sur laquelle se sont déroulées les opérations référendaires, trois points ont été le théâtre de violences qui ont fait 55 morts : la région pétrolière sudiste d'Unité, la province nordiste du Kordofan-Sud dans laquelle une attaque a été perpétrée contre un convoi de Sudistes et surtout Abyei, enclave contestée riche en pétrole à cheval sur la frontière Nord-Sud, théâtre d'une lutte pour l'accès à l'eau et de rivalités historiques.
« Abyei est une région qui concentre toutes les facettes du problème de la relation entre le Nord et le Sud : partage des ressources, tracé des frontières, relations entre communautés imbriquées », relève Mme Zahar, qui note toutefois que l'ampleur des affrontements qui ont eu lieu à Abyei ces derniers jours reste très limitée comparée aux violences dont cette enclave a pu être le théâtre ces dernières années.
Un référendum sur le rattachement d'Abyei au Nord ou au Sud devait aussi avoir lieu le 9 janvier, mais il a été repoussé sine die en raison d'un différend sur le droit de vote des électeurs. Jusqu'à présent, les négociations en vue de trouver une solution à cette crise ont échoué. « Ce qui complique un peu plus l'affaire est que plusieurs hauts responsables du SPLM (anciens rebelles sudistes du Mouvement populaire de libération du Soudan) sont originaires d'Abyei, d'où un attachement disproportionné à cette région », note la spécialiste. Abyei reste donc un point critique où des dérives violentes sont toujours possibles.
Migrations
Le référendum s'accompagne par ailleurs d'un mouvement de retour de Sud-Soudanais au Sud-Soudan. « Les Sud-Soudanais de l'étranger ont commencé à rentrer au Sud-Soudan en 2005. En ce qui concerne les Sud-Soudanais établis au Nord, le mouvement de retour a démarré il y a quelques mois. Mouvement notamment stimulé par les déclarations malencontreuses de certains responsables du Parti du congrès national (PCN, parti du président soudanais, NDLR) qui avait agité la possibilité de répercussions contre les Sudistes en cas de vote en faveur de l'indépendance du Sud », note Mme Zahar. Samedi, le chef des opérations humanitaires de l'ONU au Soudan indiquait que depuis novembre, quelque 180 000 Sudistes ont déjà quitté le nord du pays pour rentrer au Sud-Soudan. « Nous attendons au moins 500 000 à 600 000 personnes qui vont rentrer de différentes régions du Nord vers le Sud » d'ici à la fin de l'année, ajoutait-il.
Pour Mme Zahar, le mouvement de retour va s'accélérer, mais son ampleur dépendra de deux facteurs : d'éventuelles attaques contre les camps de réfugiés sud-soudanais autour de Khartoum et la capacité d'absorption du Sud.
« Sur la route du retour, les organisations humanitaires et l'ONU ont établi des postes pour aider les personnes à subvenir à leurs besoins de base. Mais une fois au Sud, elles sont installées dans des camps de fortune et il y a très peu de capacité pour les intégrer », indique la spécialiste.
Depuis 2005, le Sud-Soudan bénéficie d'une aide massive de la part de la communauté internationale. Aide qui lui a permis de mettre en place des ministères, de construire 6 000 kilomètres de routes et pistes sommaires, et d'améliorer la situation sanitaire. Le Sud reste toutefois toujours marqué par un manque d'infrastructures dans tous les domaines. Il ne compte, par exemple, que 60 kilomètres de route asphaltée pour une superficie de 589 745 km2 (56 fois le Liban)
Le retour de Sud-Soudanais pourrait notamment avoir un impact en termes de sécurité alimentaire. Le directeur régional du Programme alimentaire mondial (PAM) pour le Soudan, Amer Daoudi, rappelait récemment que « plus d'un million de personnes ont encore besoin d'une aide alimentaire, et la situation pourrait se détériorer rapidement ». Un rapport onusien soulignait en outre que si le référendum se déroulait dans le calme, le nombre de bénéficiaires d'une aide alimentaire d'urgence au Sud-Soudan devrait augmenter progressivement cette année, avec un pic de 1,4 million de personnes prévu de mars à août. Mais si des tensions devaient apparaître, un afflux de gens rentrant du Nord entraînerait une pression sur les prix, « alors que jusqu'à 2,7 millions de personnes pourraient avoir besoin d'aide alimentaire en avril », prévenait le porte-parole du PAM, Peter Smerdon.
L'acceptation de Béchir
La réaction du pouvoir à Khartoum peut, jusqu'à présent, laisser espérer que la période postréférendum se déroule relativement bien. « Je célébrerai votre décision, même si vous choisissez la sécession », avait déclaré le président Omar el-Béchir quatre jours avant le début du référendum, lors d'une visite à Juba, capitale du Sud. Ces derniers jours, plusieurs responsables du gouvernement « nordiste » ont indiqué qu'ils respecteraient l'issue du référendum.
Des déclarations qui interviennent en parallèle d'autres déclarations, américaines celles-là et en forme de carotte. Mardi dernier, le principal négociateur américain sur le dossier soudanais indiquait que Khartoum pourrait être retiré, dès juillet prochain, de la liste des pays considérés par Washington comme complices du terrorisme si Khartoum respectait les résultats du référendum d'autodétermination.
La carotte américaine aurait-elle incité Béchir à se montrer conciliant?
« Le président Béchir s'est fait une raison, il comprend qu'il ne peut pas lutter contre des forces inexorables qui se sont mises en marche avec l'accord global de paix en 2005 », estime Marie-Joëlle Zahar. Pour l'analyste, la carotte américaine pourrait jouer à un autre niveau, celui des négociations postréférendum : « Comment partager la dette et les revenus du pétrole, comment régler les problèmes de citoyenneté, tracer les frontières, régler la question d'Abyei... Les négociations sur tous ces points n'ont pas été entamées. Et là, les carottes américaines peuvent être intéressantes. »
Le problème ést que le président Béchir n'est pas seul. « Le PCN et le gouvernement au Nord comprennent des personnes de tendances différentes, islamistes, militaires, nationaliste... Et il existe des luttes internes », relève Mme Zahar. Luttes qui pourraient avoir une influence sur le règlement des dossiers.
Impréparation du Sud
En matière de luttes internes, le Sud-Soudan n'est pas mieux loti. « Néanmoins, pour l'instant, l'on observe une solidarité entre des groupes qui ont pourtant eu des différends. Pour l'instant, tout le monde semble décidé à se serrer les coudes pour faire réussir le nouveau pays », souligne Mme Zahar.
Le problème majeur du Sud-Soudan est donc aujourd'hui le manque de préparation à l'indépendance. « L'idée était : le référendum d'abord, le reste suivra », note la spécialiste.
Un manque de préparation mêlé à une certaine déconnexion de la réalité, comme l'illustre l'anecdote suivante. En octobre dernier, un responsable sud-soudanais avait proposé de reconstruire les principales villes du Sud-Soudan sur la forme d'animaux. Les frontières de Juba auraient ainsi dessiné la forme d'un rhinocéros, celles de Wau une girafe. Un projet censé courir sur plusieurs décennies et dont le coût est estimé à plus de 10 milliards de dollars. En 2010, le budget annuel du gouvernement était inférieur à 2 milliards de dollars.
Une histoire à mettre en parallèle avec une autre. Dans le cadre d'un programme pour le retour d'intellectuels de la diaspora au Sud-Soudan, 13 médecins sud-soudanais installés au Canada ont décidé de rentrer au pays, indique Mme Zahar, qui précise que ces 13 médecins représentent 30 % du corps médical actuel et qualifié au Sud-Soudan.
Une indication de l'ampleur des besoins du Sud-Soudan. Une indication, aussi, de l'enthousiasme des Sud-Soudanais de la diaspora pour faire marcher leur pays à naître. Un pays actuellement sous perfusion internationale.

