Pour un certain nombre d'observateurs, mais aussi d'acteurs, il est clair que le régime syrien tente, une fois de plus, de s'imposer comme le principal acteur extérieur au Liban, le seul en tout cas à être en mesure d'y « faire » les crises, tout comme bien sûr de les « défaire », à condition qu'on veuille bien y mettre le prix.
Mais, dans ces mêmes milieux, on commence à entrevoir les limites de ce système qui, jadis et naguère, avait si bien marché. Cette fois-ci, il paraît clair que le contexte international, aussi bien que régional, n'est plus le même. Les réactions enregistrées à la suite de la démission-spectacle dans nombre de capitales, y compris et surtout celles qui maintenaient jusqu'à hier un regard plutôt sympathique en direction de Damas, comme Ankara et Doha, ne laissent aucun doute à ce sujet.
La Syrie devra donc calculer avec une grande précision sa marge de manœuvre et, pour beaucoup, celle-ci est d'ores et déjà apparue comme étant plus réduite qu'à l'ordinaire. On en veut pour preuve la décision - discrète bien sûr - du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, d'ajourner le discours qu'il était censé prononcer hier soir, lui aussi voulant manifestement savoir... jusqu'où irait Damas. S'il a préféré temporiser, c'est que, justement, il ne le sait plus.
Cela étant dit, d'autres milieux et d'autres observateurs préfèrent demeurer prudents dans leurs pronostics sur l'évolution de l'influence syrienne au Liban et attendre les résultats de la visite actuelle du chef du PSP, Walid Joumblatt, sur les bords du Barada, pour avoir de premiers éléments de réponse.
Toujours est-il qu'à en croire des sources informées, ce dernier, de plus en plus contraint à un douloureux grand écart, n'est pas allé annoncer une très bonne nouvelle aux responsables syriens. Selon ces sources, M. Joumblatt devait s'efforcer de convaincre ses interlocuteurs d'accepter la reconduction de Saad Hariri dans ses fonctions, et, à défaut, de les prévenir qu'il ne pouvait plus compter, dans l'opération de pointage en vue de la nomination du Premier ministre, que sur un total de quatre députés (y compris lui-même) sur les onze qui forment son bloc parlementaire, les sept autres s'apprêtant à rejoindre le mot d'ordre du 14 Mars (les 5 chrétiens, le sunnite et un druze).
Le cas échéant, on voit mal comment l'opposition pourrait réussir à satisfaire son ambition de devenir la majorité et, du coup, à imposer un gouvernement à sa convenance. Car, à supposer même que les quatre PSP votent dans le sens du 8 Mars et que le député Nicolas Fattouche les rejoigne, ce qui ne semble pas encore acquis, non seulement Saad Hariri sortirait vainqueur des consultations parlementaires, mais le 14 Mars maintiendrait une (courte) majorité absolue à la Chambre.
Or on peut supposer que l'opposition - et Damas à l'arrière - n'a pas pris le risque de déclencher cette crise gouvernementale si c'est pour ne pas changer la donne dans le pays. Et c'est précisément le sens du message lancé hier par M. Hariri à l'issue de son entretien avec le président de la République, à Baabda. Il ne saurait être question de toucher aux prérogatives de la présidence du Conseil, pas plus qu'à la dignité des communautés libanaises (la sunnite entre autres), a martelé le Premier ministre sortant, mais aussi et surtout aux compromis politiques définis dans la déclaration ministérielle du cabinet défunt. Et donc au TSL.
Le fait que M. Hariri ait fait un crochet par le domicile de M. Joumblatt avant de se rendre à Baabda et de tenir ce discours ne donne que plus de poids à l'assurance dont il a fait preuve dans ses propos.
M. Hariri devait aussi savoir que des tractations étaient en préparation entre les principaux dirigeants sunnites de Tripoli (Omar Karamé, Nagib Mikati, Mohammad Safadi et les haririens) en vue d'une position commune sur le sujet de l'heure, nonobstant la barrière politique les séparant.
Enfin, le Saad Hariri qui s'est exprimé hier est, ne l'oublions pas, celui qui vient de rencontrer Abdallah d'Arabie, Barack Obama, Nicolas Sarkozy et Recep Tayyip Erdogan. La fermeté de son discours ne peut qu'avoir reflété l'ampleur du soutien dont il a dû bénéficier auprès d'eux.

