- Tout comme vous, je l'ignore, mais je sais que nous y allons tout droit.
Normal, non, que nous ne sachions pas de quoi notre lendemain sera fait et tout aussi évident que, devant l'inéluctable autant qu'inconnu, nous soyons saisis d'une panique venue du fond des âges. Ce sentiment, qui d'entre nous ne l'a pas éprouvé, un jour ou l'autre, quand nous étreint un serrement de cœur, une soudaine appréhension à l'idée que la catastrophe est presque là, dont pourtant on serait bien en peine de déterminer les contours. Le syndrome, autrement dit, de ces Gaulois qui vivaient dans la hantise de voir le ciel leur tomber sur la tête, nous a-t-on appris dans les manuels de ces grands historiens que sont Albert Uderzo et René Goscinny.
C'est un éditorialiste du New York Times, Nicholas D. Kristof, qui le notait l'autre jour : les États-Unis maintiennent des troupes dans pas moins de 560 bases aux quatre coins du monde, pour la plupart héritage de la Seconde Guerre mondiale. Et, faussement naïf, il s'interroge : « Craignons-nous, en nous retirant, de voir la Russie envahir l'Allemagne ? » Il relève en outre que la guerre en Afghanistan va engloutir cette année des sommes colossales de dollars, l'équivalent, a-t-il calculé, de ce qu'ont coûté, réunis, la guerre d'indépendance (1775-1783) déclenchée contre la Grande-Bretagne, l'engagement militaire de 1812, la guerre mexico-américaine, la guerre de sécession et la guerre américano-hispanique. Passe encore si, tous ces milliards engloutis, il était possible de prévoir une issue obtenue par la force ou même négociée. Mais non, des généraux sont convaincus que l'aventure est condamnée à se poursuivre de nombreuses années encore, pour la plus grande gloire de certains galonnés, pour enrichir les fabricants de mort, engraisser les trafiquants de drogue retranchés à Kaboul derrière les barrières de béton de leurs bunkers et donner bonne conscience à tous ceux - plus nombreux qu'on ne le croit - qui ont besoin tous les jours que Dieu a faits d'avoir un « méchant » à dénoncer pour mieux dormir, convaincus d'avoir fait œuvre utile, même sous les plus fallacieux des prétextes.
Tout comme il n'existe pas de remède sans effets secondaires, il ne saurait y avoir d'entreprise belliqueuse qui ne traîne dans son sillage ce qu'il est convenu d'appeler désormais (le délicat euphémisme que celui-là) des dommages collatéraux. En Irak, hier, la pacification avait fait des centaines de milliers de victimes et des dégâts que l'on mettra des années à recenser avant de lancer le vaste chantier de la reconstruction ; en Afghanistan, chaque drone qui prend l'air, téléguidé à partir de Washington, tue des dizaines de civils pour un taliban touché. Ici et là, s'est mise en branle la lourde machine à démocratiser des peuples habitués à respecter un mode tribal de gouvernance que bien des sociétés dites évoluées pourraient leur envier.
Depuis quelque temps, les spécialistes du Pentagone se grattent l'occiput en cherchant à déterminer les raisons pour lesquelles, de chaque côté de la frontière pakistanaise qui les sépare tout autant que les divise leur appartenance ethnique ou dogmatique, les combattants d'Allah en sont venus à se liguer pour résister à l'envahisseur yankee et à ses alliés de l'OTAN. Leurs chefs, s'étonnent les experts militaires, coordonnent leurs efforts, n'hésitent plus à se rendre de menus services, échangent des renseignements et se raidissent un peu plus chaque jour dans la perspective de négociations à venir.
Longtemps on a cru que l'obligation faite à l'Allemagne de verser des indemnités à ses ennemis de 1914-1918 avait débouché sur la naissance de l'éphémère République de Weimar, elle-même « mère nourricière » du nazisme. Ce n'est vrai qu'en partie, mais tout de même... L'Américain moyen se console en feignant de croire que la haine qu'il soulève à son passage n'est qu'une forme d'envie. Vrai en partie, là aussi. Mais il est évident, à y regarder de plus près, qu'il n'y a pas que cela.
Dans un livre au titre éloquent, The Ugly American publié en 1958, Eugene Burdick et William Lederer mettent en scène, dans un pays imaginaire appelé Sarkhan, un personnage, Homer Atkins, qui a le don de susciter la haine à son passage. Et un autochtone de constater : « Un changement mystérieux semble se produire dans le caractère des Américains quand ils se retrouvent à l'étranger. » Il est permis d'affirmer sans crainte de se tromper qu'une telle mue n'est pas le propre des seuls Américains, que la plupart des êtres, tout comme certains vins, certains parfums, supportent mal le voyage.
Désolant constat, à l'heure de la mondialisation.

